220 … un post un peu é(c)lect(r)ique …

Dans la continuation de mon dernier post … au moment de la publication j’ai vu que c’était le  220ème.

220 c’est un symbole qui ouvre dans plein de directions; évidemment ça fait penser à la prise de courant, à l’énergie.  Du coup ça me donne envie de parler d’autres aspects de ma vie dans lesquels je puise de l’énergie – et j’en consomme aussi.

Un peu éloignés des sujets « classiques » du blog mais pourtant constitutifs de ce que je suis. Attachez vos ceintures …

Musique …

L’autre jour je suis dans un supermarché, ou un hôtel, je ne sais plus. Une musique sort du plafond. Immédiatement reconnaissable, qu’est-ce donc ? Les neurones s’allument, des vieux circuits sont réactivés et paf … Ennio Morricone, la musique de « Il était une fois dans l’Ouest ». Le film date de 1968, j’ai 8 ans.

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A l’époque, aller au ciné c’est assez exceptionnel, surtout pendant les vacances, et j’ai quelques autres souvenirs : Bourvil, de Funès, les Charlots, vus au cinéma de village de Laroque des Albères où je passais mes vacances d’été. Scénarios improbables et imbittables, surtout ceux de Sergio Leone pour un môme de 10 ans … mais il reste la musique.

Mes parents avaient un 33 tours de musiques de films d’Ennio Morricone, à côté de quelques albums de Grappelli et du Hot Club de France, et quelques albums de musique classique (Pierre et le loup, Casse Noisette …) à côté des inévitables Brassens, Brel, Ferrat et comment s’appellait-elle déjà … Francesca Solleville, chanteuse communiste militante périgourdine …

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J’ai un souvenir très précis, quasi chirurgical du son de Morricone, les harmonicas grandiloquents, les coeurs, et les guitares électriques, pompées sans vergogne sur les Shadows mais je ne le savais pas à l’époque. Je n’y comprenais rien et étais purement dans l’émotion. Après une fois qu’on sait démonter comment c’est construit c’est jouissif mais on perd de cette émotion brute. Ceci dit je suis encore capable d’avoir les larmes aux yeux en écoutant certains solos de guitare … voire une chanson de Goldman (même pas honte :-)) mais il y a d’autres raisons aussi, dont je vais parler plus tard.

C’est toujours étonnant de voir un casier entier de votre mémoire qui ressort d’un coup, et qui tire avec lui tout le reste. Ces premières écoutes ont sans aucun doute formé mon goût musical, même si je suis très vite passé à Deep Purple, Bowie, Alice Cooper et les Stones. Et jouer de la musique est devenu une passion qui m’est restée bien après les émois adolescents et les poses de rock-star devant la glace, mais ce n’est pas vraiment le sujet du post …

En entendant cette musique, j’avais de nouveau 10 ans. C’était juste bizarre. Ma madeleine à moi, sonore.

C’est quand même étonnant la mémoire. En fait tout est étonnant dans notre fonctionnement, mais on n’y pense jamais parce quand ça marche, à quoi bon ? Personne ne se pose de questions sur tous les processus, si nombreux, qui sont exécutés de manière automatique et inconsciente.

Lucas

Mais ce qui marche pour les uns ne marche pas toujours pour les autres.

J’ai un autre sujet d’inspiration sur le thème de « ce qui marche et ce qui ne marche pas ».

Mon fils Lucas, 18 ans, né grand préma (6 mois, 1,2 kilos), après quelques mois de couveuse en apnée pour tout le monde, est sorti pour se retrouver avec une hydrocéphalie et quelques ventriculostomies à répétition (mettre un shunt dans le cerveau pour faire circuler le liquide céphalo-rachidien). Voir son gamin se faire faire des trous dans le cerveau pour éviter qu’il devienne un légume complet est assez terrifiant, quand on prend un peu de recul. A l’époque je n’en avais aucun (mais ça valait sans doute mieux pour moi) et j’allais faire des tours des Buttes Chaumont à fond la caisse en courant pendant qu’il faisait sa sieste entre deux opérations chirurgicales à la Fondation Rotschild. Pas vraiment envie de courir lentement à l’époque, et c’est une période où j’ai beaucoup couru …

Alors au delà de la motivation pour développer ma VMA, cotoyer au quotidien un enfant qui est « presque » comme les autres, mais en même temps « pas du tout », oscillant en permanence entre sujet et objet médical fait forcément réfléchir sur ce qui marche et ce qui ne marche pas. Et essayer d’expliquer par la parole et le geste des comportements innées montre les limites de la pensée consciente, et l’importance du câblage cérébral.

Ce sont ses difficultés de langage qui m’ont envoyé vers Pinker, qui m’a d’ailleurs fait beaucoup de bien quand j’ai compris qu’il y avait des choses qu’il était impossible d’apprendre; et que donc c’était peine perdue d’essayer. On a toujours cette tentation de vouloir essayer l’impossible mais l’impossible n’arrive pas. Comme de vouloir s’entraîner pour faire un marathon en sub 3 alors qu’on a un VO2Max de 40 🙂 Vaut mieux faire son deuil et passer à autre chose de plus constructif. En même temps il ne faut pas baisser totalement les bras. Voie étroite …

Comment tirer du sens de l’histoire de Lucas et lui faire profiter de la mienne, de mes expériences de coureur ? Lucas a du mal à marcher, il a des problèmes d’équilibre et les « pieds équins » (en gros il a les muscles des membres inférieurs hypertoniques et les genoux fléchis) ce qui rend la marche assez compliquée. Le marathonien sait que ce qui parait impossible ne l’est pas forcément, si on sait découper l’épreuve en rondelles suffisamment digestes.

Alors on marche, on essaye, on se casse la gueule mais c’est pas grave; et quand on arrive à faire quelques pas c’est le bonheur. Aujourd’hui les quelques pas sont devenus quelques kilomètres, même si c’est toujours compliqué. Je puise dans mon expérience de coureur. Non, marcher lentement ne fatigue pas. Si il faut le prouver on va mettre un cardio. Et on peut lever les genoux, soigner son attaque de pied… et comme Lucas a une ouïe hyper développée, essayer de « marcher sans faire de bruit », puisque les bons coureurs sont silencieux, c’est pareil pour les bons marcheurs, même si ils sont handicapés ! On peut même essayer de courir quelques pas. Et là, il rigole.

Lucas sur une piste de 400

Lucas sur une piste de 400

Les handicapés, on les souvent fait marcher avec des déambulateurs, une espèce de mini-caddie qui est mieux que la chaise à roulette, mais à peine. Et là l’approche minimaliste est intéressante. Evidemment tout cet appareillage est chiant, visible, compliqué. Alors, ayant découvert la marche nordique grâce à Jean de Latour l’année dernière à l’occasion d’une blessure, pourquoi pas essayer avec Lucas ? La synchronisation bras jambes est compliquée parce que pas naturelle, mais après quelques tentatives on y arrive. Et il est aussi heureux que moi d’être capable de se démerder avec un équipement light.

Les 24 heures de Bure en déambulateur ...

Les 24 heures de Bure en déambulateur …

Il y a l’eau aussi. Evidemment être porté quand on a des problèmes d’équilibre, c’est super, alors on file à la piscine et un jour Lucas se met à faire la planche spontanément. Après avoir bu quelques tasses, mais pour un papa c’est jouable. Et le voir flotter en apesanteur, puis se balader tranquillement avec de l’eau à mi-torse avec la banane valait bien ces quelques gorgées d’eau avalées de travers. Et toutes les suivantes, puisque maintenant un de ses plaisirs favoris est de « sauter dans les vagues », sans (trop) d’assistance, ce qui se traduit par des tasses assez régulières mais qui n’entachent pas sa motivation !

Avec le verre de rosé, c'est pas bien ...

Avec le verre de rosé, c’est pas bien …

Dans les vagues ...

Dans les vagues …

J’en garde la conscience aiguë qu’il suffit qu’il y ait un tout petit bout de cerveau qui déconne pour que la survie soit sérieusement remise en cause. Un genre d’effet papillon … Chose qu’on découvre en général quand un être cher commence à avoir un Alzheimer. Et que donc le cerveau est sacrément complexe, intégré, et commande tout (Hé oui, le gouverneur central …). Et même si il a de la plasticité … elle a de sérieuses limites. Et que la conscience de soi et la personnalité sont intrinsèquement liées à la biologie et à quelques grappes de neurones.

Humilité.

Athéisme : celui qui essaye de m’expliquer que ce qui est arrivé à Lucas est de la volonté d’une puissance immanente supérieure prend immédiatement mon poing dans la gueule, même si jésus à dit « bienheureux les simples d’esprit » … Au delà de la colère qu’on peut ressentir par rapport à cette injustice perçue, et qui passe quand on intègre son inutilité, comment dire, le handicap nous renvoie notre biologie en pleine figure et ne pousse pas tellement à la métaphysique ou la transcendance. Sauf à vouloir à tout prix  à mettre du sens, ce que les humains font souvent, mais en l’occurrence, pas moi dans ce cas.

Questions complexes sur le bonheur, le sens de la vie, l’utilité sociale au sein de la tribu humaine …

Lucas n’a pas conscience de son handicap, enfin, je ne crois pas. Il vit dans une bulle symbolique, à peu près protégé des aléas du monde réel et craignant ceux de son monde intérieur, hélas inaccessible puisque basé sur une expérience cognitive dont je suis totalement ignorant; des fois ça se télescope, quand son iPad, objet fétiche par excellence est déchargé ou que ça fait trop de bruit dehors.

Subjectivité de l’expérience intérieure. Une des bases de nos interactions avec autrui est  la projection de notre propre intériorité sur nos interlocuteurs, sans aucune garantie que l’autre pense comme nous, et d’ailleurs en général, il ne pense pas comme nous … surtout quand il est handicapé.

On boucle la boucle et on va se coucher !

J’ai commencé ce post en parlant de musique et puis je vous ai parlé de Lucas. Lucas, avec tous ses handicaps, est un excellent musicien, à sa manière personnelle. Il a l’oreille absolue, découverte qui m’a scié il y a quelques années quand je m’amusais à essayer de lui faire reconnaître les notes que je jouais à la guitare et qu’il a percuté immédiatement (au point de me corriger quand la guitare était désaccordée d’1/2 ton);

Premier contact avec une guitare ...

Premier contact avec une guitare …

Du coup il a appris à jouer du clavier et à chanter, activités qui le remplissent de joie et qu’il pratique avec beaucoup de concentration et de constance. Comme je suis passé d’Ennio Morricone aux Rolling Stones, il est passé d’Anne Sylvestre à RFM et est devenu un grand spécialiste de Balavoine, Cabrel, Aubert, Goldman … voire Michael Jackson.

Avec papa

Avec papa (qui n’est pas un héros)

En solo

En solo

Et du coup je me retrouve à déchiffrer à la gratte du Goldman … et me rendre compte que ce sont de sacrées chansons qui peuvent me faire pleurer, surtout quand c’est mon fils qui les chante. En attendant j’ai écouté du Cabrel en boucle en faisant ce post.

Coureur un jour, coureur toujours ...

Coureur un jour, coureur toujours …

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2 commentaires pour 220 … un post un peu é(c)lect(r)ique …

  1. nfkb0 dit :

    Ce post est très émouvant.

    L’activité physique aide à ne plus penser. J’ai pratiqué aussi dans une moindre mesure. Je connais d’autres exemples…

    Même si je n’aime pas trop les notions de cablage cérébral depuis que j’ai lu « biologie de la conscience » il y a quand même un peu de ça… et les bons neurologues doués en clinique le montre bien.
    La mise en mouvement implique une activation du cortex préfrontal et une diminution du travail du cortex frontal… cf ce rigolo billet http://etunpeudeneurologie.blogspot.fr/2014/07/systeme-nerveux-autonome-i-of-men-and.html

    A bientôt

  2. Hello Phil, merci pour cette histoire joliment racontée, avec simplicité et vérité, pleine d’amour et de fierté. Je suivrai les aventures de Lucas que tu nous publies régulièrement avec d’autant plus d’attention. A + Olivier

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