La fin de la récré

Lundi 28 après-midi, Clinique à Perpignan. Boucherie. 

« Alors voilà Madame ce qui va se passer. On vous ouvre le thorax, ou met les écarteurs, hein parce qu’il faut bien avoir la place pour passer. Après pour refermer on recoud avec du fil d’acier, pour être sûr que ça ne puisse pas se rouvrir. Bon, on va vous mettre sur une circulation sanguine externe, hein, parce que pour le pontage, il ne faut pas que le sang circule. On arrête le cœur mais en général il redémarre tout seul une fois l’opération finie. Bon, au pire, avec un choc électrique il finit toujours par repartir ». 

Ma femme fait du binge watching de séries Netflix médicales en ce moment. Après « The good doctor » (excellent) elle a alimenté son addiction avec « Chicago Meds ». Des électrocardiogrammes aplatis avec des machines qui bipent de partout, le staff qui devient hystérique, bouche à bouche, massage cardiaque, défibrillateurs qui font bondir le patient de 30 cm sur son lit, et ensuite, en gros une fois sur deux, time of death, 20h14 – on en a quasi à chaque épisode. Ce n’est pas comme si on ne se doutait pas de ce qui va se passer … 

« C’est une opération très classique, hein ? Bon vous allez avoir mal au réveil, et puis en général une grosse déprime au 5ème jour, ça arrive à tout le monde. Et puis faudra faire de la rééduc, le cœur prend un peu cher pendant l’opération quand même. Mais dans 6 mois vous vous porterez comme un charme. Faudra y aller mollo avec le sport quand même.»

L’infirmière tourne les talons et quitte la chambre. Elle n’a pas su nous expliquer pourquoi on était passé d’un double à un triple pontage, entrainant l’utilisation de la veine saphène et une cicatrice de plus, deux fermetures éclair pour le même prix, 100% pris en charge, alors qu’il n’y a que deux artères bouchées sur les clichés de la coronarographie. Impossible de parler  au cardio, ou au chirurgien. Dommage, il paraît que le chirurgien est sympa, il roule en Harley, il est super cool, et puis c’est une bonne clinique, il n’y a rien à craindre. 

Subitement tout autour de nous les potes et la famille débordent de réassurance avec plein de success stories, à commencer par mon beau-père, toujours vivant après trois infarctus et un quadruple pontage opéré il y a 30 ans. J’essaye de balayer d’un revers de main le cas de mon beau-frère, décédé d’un infarctus à 50 ans pendant une opération – il était obèse et sédentaire, ça n’aide pas vraiment. 

N’empêche, mon épouse me regarde et me dit « tu peux amener demain le petit agenda sur lequel j’ai noté tous les mots de passe de mes comptes bancaires aux US ? Que je te les montre quand même, au cas où ». On essaye d’en rigoler mais le cœur n’y est pas vraiment. 

Vendredi 25 après-midi, Clinique à perpignan. Remors et jugement dernier.

« Mais vous ne prenez pas de statines ? et vous fumez en plus ? et vous êtes en surpoids ! ». Le regard et le ton sous-entendent clairement  » quelle irresponsabilité, madame. Ne pas prendre de statines avec un tel niveau de cholestérol, vous vivez sur quelle planète ?« 

Est-ce que la condescendance est aussi alimentée par le français approximatif de mon épouse, qui a tendance à tutoyer tout le monde et avoir des accords de verbes assez originaux ? Dans ces situations-là, difficile de sortir sa carte de visite ou son CV – et puis, quand bien même, faut-il parler un français impeccable pour être traité avec empathie dans un moment plutôt difficile ? 

C’est vrai, elle a un cholestérol supérieur à la « norme », et depuis longtemps. En sortant de la coronarographie, elle m’appelle et me dit « on a vraiment été cons, quand même » . En l’occurrence, le con, c’est moi. Ce n’est pas exactement le moment de brandir les livres de De Lorgeril, et tous les autres. Je m’intéresse à cette histoire depuis une dizaine d’années, Ancel Keys qui n’y connaît rien mais qui gagnera la bataille médiatique en réduisant au silence tous ceux qui osent proposer une autre hypothèse que les « les tuyaux bouchés par le gras » pour expliquer et soigner les maladies cardio-vasculaires. Les statines, pompe à fric phénoménale aux études cliniques tronquées quand elles ne disent pas carrément qu’elles ne servent à rien

Qui a raison et qui a tort et quelle est l’analyse bénéfice risque ? Nous nous sommes fait les trois vaccins covid sans sourciller – pas vraiment le choix de toute façon. Et j’ai régulièrement fustigé les antivax et rigolé des potes qui me demandaient de ramener de l’ Ivermectine du Bresil (dont on vient de montrer dans une belle étude double aveugle randomisée qu’elle ne servait à rien). Là vu du cardio c’est moi le crétin antivax, et on est pas là pour rigoler, y’a deux coronaires bouchées quand même. 

Donc j’avale la pilule et je dis bêtement, « ouais, on a peut-être eu tort, surtout moi« .  Et je pense … J’ai peut-être eu tort de te conseiller de ne pas prendre de statine. Et de fumer une cigarette avec toi de temps en temps, quand tu rentrais du bureau, à Iowa City, avec un verre de Chardonnay, mais c’était cool. Et de te dire que le gras est ton ami, qu’il soit saturé ou pas, et que l’ennemi, c’est ce que tout le monde recommande : les fruits gorgés de fructose, la baguette à index glycémique comparable à du sucre en poudre, les plâtrées de pâtes et autres pizzas. Et aussi le bon jus d’orange au petit déjeuner.

N’empêche. Quoi que je pense des statines et de leur efficacité thérapeutique, c’est pas le moment. En plus, le verdict tombe : « elles sont trop bouchées vos coronaires , impossible de mettre des stents, on va vous faire un pontage ». 

Quand ma femme m’appelle pour me donner le résultat de la coronarographie, je tombe des nues. Un double pontage ? La veille je lui avait dit « T’inquiètes, un ou deux stents et tu rentres à la maison dans 3 jours ».

Samedi 26 midi, clinique à Perpignan. Stress. 

Le fils de ma femme, jeune généraliste, arrive à discuter très brièvement avec le cardio qui a fait la coronaro, et surtout récupérer les clichés, qu’il m’envoie. J’ai vraiment du mal à encaisser le double pontage. Mon épouse est jeune, active, vient de gagner 6 matchs de tennis d’affilée dans le tournoi régional, et elle a des coronaires tellement pourries qu’il faut les court-circuiter ? OK il y a tous les facteurs de risques : Hérédité, (léger) surpoids, (légère) consommation de tabac et stress professionnel. « si votre job vous stresse, madame, faudra en changer ». Merci du conseil ! Comparé au passé, voyages internationaux, gros jobs depuis deux décennies, aller au bureau tous les jours, élever une famille en même temps … les contraintes externes ne sont plus les mêmes. Le Covid et Teams sont passés par là. 

Il n’empêche, un gros job, c’est compliqué, et quel que soit le recul et l’expérience qu’on peut avoir, ça use. Y’a pas si longtemps encore je pétais régulièrement des plombs à cause de la capacité extraordinaire de l’organisation pour laquelle je travaillais à me faire sentir responsables de choses sur lesquelles j’avais zéro impact. C’est pareil partout quand on gère des gens.  Harari a beau dire que la différence entre sapiens et le chimpanzé c’est sa capacité à inventer des histoires massivement collectives qui permettent une collaboration instantanée entre inconnus, et il a raison, le chimpanzé n’est jamais très loin et l’adhésion franche et massive à l’histoire commune est souvent une utopie. C’est d’ailleurs pour ça que j’écris sur l’agilité et les nouvelles méthodes d’organisation (mais pas ici). 

Bref, oui, bosser ça stresse, mais le stress ce n’est pas nécessairement délétère. Quelques shoots par jour, ca fait plutôt du bien. On est fait pour ca. Mais un stress insidieux, permanent, ca, effectivement, c’est inflammatoire, et bon ni pour les coronaires, ni pour le reste. Mais comment savoir, mesurer ? La part du stress par rapport à celle de l’hérédité ? Et puis, vu la tête de la plaque, elle ne date pas d’hier. 

Lundi 29, soir, maison. Retournement.

Mon beau-frère, cardiologue dans une grand clinique à Toulouse, à qui j’ai envoyé le compte rendu de coronaro et les clichés Samedi, me rappelle. « Bon j’ai montré les clichés à trois collègues, et ils disent tous les trois qu’on peut gérer sans problèmes avec des stents. Si tu veux, tu donnes mon numéro au chir qui doit faire le pontage, on lui expliquera pourquoi on pense qu’on peut le faire avec des stents, et on vous prend demain après-midi ». 

«…» 

Mardi 30, matin, Clinique à Perpignan. Duel au soleil.

Mon épouse, face au chirurgien qui vient faire la visite pré-opératoire. 

« Ecoutez, on a eu un autre avis, qui dit que le problème peut être réglé avec deux stents, vous comprenez que si c’est une solution possible, je préfèrerai nettement … »

« Pas de problème Madame, je vous fais une lettre de décharge si vous estimez que vous ne voulez pas ce que nous proposons »

« Vous voulez peut être vous entretenir avec l’autre équipe … ? »

« Non madame ce n’est pas nécessaire, nous ne faisons pas ca içi »

« Et pour mon transfert, vous pouvez m’aider ? »

« Non madame, vous n’avez pas besoin d’ambulance, vous êtes stable, vous pouvez y aller par vos propres moyens »

Mardi 30 après-midi, Clinique Pasteur. Loi des grands nombres.  

L’hémodynamicien (c’est comme ca qu’on appelle les cardios poseurs de stents), nous confirme qu’il pense pouvoir régler le problème avec des stents. Faudra refaire une coronarographie pour être sûr mais ça devrait le faire. Devant notre mine médusée (plus besoin de scie pour trancher le sternum, ça fait une différence quand même),  il nous dit tranquillement « le pontage, ça marche aussi, hein ; il y a 15 ans c’est ce que j’aurai fait. Mais là, on a fait tellement de progrès avec les stents, et puis, ici, on en pose 4000 par an, alors on ose peut-être faire des trucs plus compliqués qu’une clinique qui en fait 50 fois moins ». Il sourit. 

Jeudi 31 Mars, après-midi. Clinique Pasteur. Vite fait, bien fait. 

On ouvre l’artère radiale ou fémorale, on passe un fil sur lequel il y a le stent et un petit ballon, et quand on est au bon endroit, hop, on gonfle le ballon, le ressort se colle sur la paroi de l’artère et écrase la plaque, et boum, c’est fini. Le sang reprend sa circulation normale, le muscle cardiaque est de nouveau bien irrigué, end of story. Pas de récup, pas de convalescence, rien. A peine un arrêt de travail. Si on avait expliqué ça à un chirurgien cardiaque des années 50, il aurait surement dit « ha, ha très drôle ; et tant que vous y êtes, le ressort, il ne serait pas capable aussi de diffuser un médicament pour lisser la cicatrice » … ben si, justement.  

Pour tout le mal que je dis habituellement de l’aspect peu holistique de la médecine moderne et de son incapacité à enrayer les grandes maladies de civilisation, je dois bien reconnaître que je suis totalement bluffé par ce genre de technique. Qui va permettre à mon épouse de continuer à mener une vie parfaitement normale – moyennant plein de petites pilules diverses, mais y a-t-il matière à discuter par rapport à faire un infarctus lors du prochain tournoi de tennis ?

Après l’opération, qui aura duré quelques dizaines de minutes, le cardio tape sur l’épaule de ma femme « allez, c’est fini, vous attendez quand même quelques jours avant de reprendre le tennis, hein ? »

Vendredi 1er avril 2022. Sur la route. Pilule à avaler. 

On sort de la pharmacie. Elle a acheté un pilulier. 4 comprimés le matin, un le midi, 2 le soir. On se regarde, on regarde le pilulier, les boites … non, le pilulier, c’est too much. Mais là on y est pour de bon. Statines, aspirine, anti-agrégateur plaquettaire, je n’ai pas encore tout déchiffré, mais tout ça est d’un grand classicisme, bien opposé à ma contre-culture personnelle. Mais si ça marche, n’est-ce pas l’essentiel ?  

Jeudi 24 soir. Maison. Bascule.

« Ca a été ton match ? » 

« Ouais, j’ai gagné. »

« Super, bravo ! »

« Mais j’ai eu du mal à respirer pendant le match tu sais. J’ai dû m’arrêter entre chaque jeu. »

« Hmm, OK on fait quoi ?»

« Mon fils dit qu’on devrait filer aux urgences, direct … »

Samedi 2 Avril. Maison. Fin de la récré.

On va faire des ajustements, bien sûr. Savoir qu’on peut avoir un gros pet de santé alors qu’on a l’impression qu’on est en pleine forme, ça relativise la perception du temps, et son allocation, sans doute. Se rendre compte de l’océan qui sépare deux options thérapeutiques pour traiter le même problème, ça rend humble et plein de gratitude pour les amis et membres de la famille qui aident à naviguer, ou juste là pour donner de l’amour et de l’attention.

Je ne sais pas pour l’instant trouver de conclusion plus pertinente …  

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