Chasseur mais pas cueilleur

Un soir de cette semaine j’ai un diner de travail avec un responsable commercial d’un partenaire US. Des directeurs commerciaux de boites US, j’en ai vu des wagons :  c’est généralement sympa et souvent toujours la même chose : chacun sait ce qu’il doit dire, tout est « great » et « awesome », on s’adore et on va tous gagner plein de pognon.

Mais pas ce soir.

L’homme est un chasseur.  Un vrai, pas un fantasme de Mark Sisson. Et qui ne mange que la viande d’animaux qu’il a chassés lui même. Qui au passage, contient très peu de gras.  Evidemment cette position assez radicale et très paléo en un sens ne peut que m’intéresser, donc dès l’apéro je le branche sur le sujet.

« Ah et tu chasses quoi et comment ? »

Il chasse le caribou, l’elk, le cerf.  Au fusil « long range ». Je me débranche de mes poncifs pleins de bon sentiments sur « l’humain qui dispose d’une technologie qui lui rend la vie facile en tant que super-prédateur » et demande au monsieur comment il fait pour chasser ces grosses bêtes.

C’est là que ça devient intéressant.

Il faut faire une demande une année à l’avance.  Fenêtre de tir (si j’ose dire), une à deux semaines, tiré à la loterie, sur une zone géographique précise.

Chasse en auto-suffisance complète. Ca veut dire : porter son barda pour survivre dans la montagne pendant une semaine ou plus, plus un flingue qui pèse 6 ou 7 kilos.  En gros, 20 à 25 kilos de poids. Dans la montagne (il habite dans le Colorado) et souvent dans la neige.

Les journées consistent à marcher, marcher, marcher, avec du dénivelé.  La recherche de la bête prend plusieurs jours … quand on en trouve une. Après chaque semaine de chasse, il revient avec 4 à 5 kilos de gras en moins. Tu m’étonnes !

Une fois le gibier abattu, souvent à quelques kilomètres de toute route ou habitation, il faut la dépecer et la découper sur place.  Et il y ensuite 150 à 200 kilos de viande à ramener au « camp de base », qui doit se faire en plusieurs fois; la compétition des autres prédateurs qui sont ravis de trouver ces steaks prêts à être consommés : loups, ours.  La viande est accrochée en l’air parce que les ours ne savent pas monter aux arbres …

Grok, en vrai …

Bref, imaginer un gars qui crapahute dans la montagne pendant une semaine en triballant 20 kilos de matos sur le dos, puis qui doit découper un grand cervidé en direct live, puis ramener ça sur son dos en évitant de tomber sur un ours, ça force le respect, même si il a une carabine qui lui permet de tirer à 200 mètres.

Ca m’amène une petite réverie sur la manière dont nos ancètres s’y prenaient … sans fusil. Je lui pose la question, il me dit qu’il y a aussi des gars qui chassent à l’arc voire à la sagaie. Et que c’est nettement plus athlétique.

Mais ça confirme (pour moi en tous cas) l’idée d’alimentation aléatoire, de mélange d’efforts aérobie et plus intenses (port de charges lourdes), de stress « fight or flight » et je ressors de la conversation avec beaucoup de respect pour la démarche.  Bien sur j’ai lu ces trucs dans les bouquins de Sisson :  tout le discours paléo est bien dans l’émulation de ce type de comportement … mais mon ami chasseur le fait vraiment. C’est pas une kettlebell de 25 kilos qu’il balance à bout de bras, c’est un quartier de viande.

Gimme your heart, baby !

Je tire aussi de son discours  l’idée que quand on fait des activités qui correspondent à notre « évolution », c’est une source de bonheur  intense. Ca paraît évident dit comme ça, il n’y a qu’a penser au sexe et à la nourriture, mais ça l’est un peu moins quand il m’explique que lorsqu’on tue son premier animal on doit manger une partie du cœur et se barbouiller le visage du sang de l’animal, et que c’est une émotion totalement incroyable … dans le respect de l’animal, tué pour être mangé et pas par violence gratuite. Bref, avec cette espèce de compréhension globale qu’on fait partie d’un écosystème qui se recycle en permanence, nous y compris.  Ce qui vaut pour l’animal chassé vaut aussi pour les tomates qu’on cultive dans le jardin …

Bon et toi tu fais quoi ?

Ca me fascine d’autant plus que j’en suis totalement incapable à ce jour. J’ai des souvenirs pénibles d’oie découpée en quartiers sur la table de la cuisine familiale, ou de dépeçage de lapin par mon ex-beau-père, et une photo de ma fille à 4 ans entourée de quartiers de sangliers sanguinolents suite à une battue réussie … mais moi je suis un paléo bobo sans doute. Je ne sais pas si un jour j’aurai les couilles d’aller faire un stage de survie ou chasser des grosses  bestioles, même si cela serait une suite logique d’une partie de ma démarche intellectuelle (l’autre partie, assez antinomique, consistant à être un geek passionné par la techno et un consommateur un peu compulsif.)

Back to reality

En tout cas, mon diner prouve qu’on peut faire les deux : la fin de la soirée sera plus traditionnellement business, avec  des réflexions sur l’importance du design chez Apple et le style de management chez Oracle.

Dernière morale : plus on s’intéresse aux gens et plus on apprend d’eux. Je n’ai pas dit grand-chose de la soirée.  J’ai juste écouté.

Chasseur imaginaire et fantasmé ... (c) Mark Sisson

Chasseur imaginaire et fantasmé … (c) Mark Sisson

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6 commentaires pour Chasseur mais pas cueilleur

  1. Karine dit :

    Salut !
    À propos de stage de survie et de paléo : http://www.davidmanise.com/faq-diete-paleo/
    Et un autre lien en rapport avec ton article : http://stages-survie-ceets.org/lantifragilite-un-concept-qui-nous-manquait-cruellement/
    À +
    Karine

    • paleophil dit :

      Hey merci .. un autre blogueur m’en avait parlé … il va falloir tester .. Par contre je ne savais pas que Manise lisait Nicolas Nassim Taleb … intéressant !

      • Karine dit :

        C’est avec plaisir.
        Ses articles sont parfois des baffes qui m’obligent à sortir de ma zone de confort pour progresser encore un peu, pas après pas. Je retrouve dans tes articles un peu du même esprit qui alimente ma réflexion et me pousse à enfiler mes chaussures pour courir le bitume même quand le cœur n’y est pas.

      • paleophil dit :

        Je viens de lire l’article sur antifragile et c’est une « baffe » effectivement même si je me reconnais complètement dans ce qu’il dit. Il y a beaucoup de « puissance » dans sa démarche … plus incarnée dans la réalité et moins intello que la mienne … mais si tu trouves qu’il y a un peu du même esprit ça me flatte beaucoup 🙂

  2. Dwayne Ritchie dit :

    Philippe – Thank you for posting this blog; your interest in this topic and insight is compelling. I suggest reading « The Omnivores Dilemma » which I believe you’ll find very interesting. Good hunting! PS – Please send me the link to your cured meat source.

  3. paleophil dit :

    I will ! Thanks for reading, I hope you did not feel my post was a caricature of what you told me that night. Will send you the links about the ham. Take care !

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