La vieille dame à la pizzeria

Elle est assise à l’extérieur de la pizzeria, son déambulateur plié à côté d’elle. Le dos voûté, la peau sérieusement parcheminée, avec ces habits qu’on voit souvent sur les vieux, informes et douteux, et un cardigan aussi coloré qu’improbable.

Je me demande si elle est seule ou si elle attend quelqu’un. Je suis avec ma fille et nous passons sans trop regarder et allons nous installer en terrasse et papoter en regardant le menu.

Elle arrive quelques minutes plus tard, ayant du mal à passer l’encadrement de la porte fenêtre avec son déambulateur ; le serveur, qui a l’air de la connaître, lui file un coup de main et, une fois le déambulateur posé contre le mur, elle s’avance pour aller s’asseoir à sa table et accroche mon regard. « Ha vous êtes jeunes, vous ne savez pas ce que c’est d’avoir besoin de ça pour vous déplacer ». Je souris poliment, pensant que j’en sais plus sur les déambulateurs qu’elle ne peut l’imaginer, et qu’étant en présence de ma fille de bientôt 27 ans j’ai une première expérience directe de la vieillerie. Elle en rajoute une louche « Attention, si j’ai un problème il faudra que vous me fassiez le bouche à bouche». Ma fille s’étouffe de rire dans son verre de blanc, et j’essaye de trouver la bonne réponse « Si il faut le faire, je le ferai », je marmonne.

Elle a beau être vieille, c’est toujours une femme, et d’un coup de Photoshop intérieur, je l’imagine jeune et décide qu’elle a dû être jolie et désirable en son temps … Il ne lui reste qu’une blague à faire à un inconnu au restaurant comme tentative d’évaluation de sa propre capacité de séduction.

Ma fille et moi tentons de reprendre notre conversation mais notre voisine a jeté son dévolu sur nous et tente une reprise de contact en nous cherchant du regard et bon, après tout, pourquoi refuser ?

« Vous savez quel âge j’ai ? » Question toujours difficile avec une femme, même ridée et flétrie; l’idée que je n’ai pas pris de collagène dans mon café depuis plusieurs jours traverse mon esprit rapidement et j’opte pour la prudence – « 80 ? ». « 90, monsieur ! », affirme-t-elle fièrement. 90 balais, c’est du lourd. On lui dit évidemment qu’elle ne les fait pas et qu’on aimerait bien être comme elle à son âge, ce qui n’est pas totalement faux.

Le serveur vient prendre les commandes et nous offre un répit de courte durée.

« Vous avez l’heure monsieur ? je crois que ma montre ne fonctionne plus ».

C’est une élégante montre Michel Herbelin avec des petits diamants, mais elle est à quarz et la pile est morte. Même avec tous mes super pouvoirs de jeune, je ne peux rien y faire. « C’est pas grave, je demanderai l’heure aux gens dans la rue. Avant il y avait quelqu’un pour réparer les montres ici mais il a fermé … »

On baisse nos défenses :  tant qu’à discuter, discutons. Ce sera un monologue un peu en boucle, touchant. Notre nouvelle amie est native du lieu, tout comme ses parents et feu son mari qui est mort il y a 44 ans. Elle a dû drôlement être amoureuse, la coquine, puisqu’elle s’est mariée contre l’avis de ses parents et n’a jamais refait sa vie. Elle tenait une quincaillerie avec des clous des pointes et du grillage, c’était une époque heureuse Monsieur, on s’entraidant en ce temps-là et les gens étaient aimables. Le regard part dans le vague à l’évocation de sa vie passée.

Nous l’écoutons avec tendresse et attention, j’essaye de tirer l’essence de son discours et pourquoi elle le dit ? Moi aussi j’aurai peut-être un jour 90 ans et sera accroché à mes  souvenirs comme à une bouée de sauvetage …

Mais il reste de l’énergie vitale à revendre « Il faut se lever tous les matins, et moi tout ce que je demande c’est que mes enfants et petits-enfants soient en bonne santé. C’est tout ce que je demande ». Comme si, la fin de la vie s’approchant, on ne permet plus de trop demander (à qui ?) pour soi, on oublie ses propres désirs et finalement tout ce qui compte c’est la transmission.

Je reste touché par cette rencontre toute simple (c’est pour ça que je prends la peine de l’écrire, d’ailleurs). J’ai perçu intensément cette réduction du champ cognitif qu’amène la vieillesse, ces phrases qu’on répète en boucle et qui sont toujours les mêmes à 5 minutes d’intervalle, les clous les pointes et le grillage … dans la tête, souvenirs et séquences verbales qui restent ancrées quand tout le reste se dissout, pourquoi celles-là d’ailleurs ? Une vie réduite à son essence en quelques phrases : un mari qu’on a aimé, un travail, des enfants, un lieu d’ancrage, et la nostalgie diffuse du passé.

Mais aussi toujours cette force de vie qui reste présente même si c’est compliqué, un diner toute seule à la pizzeria toutes les semaines, parce qu’il faut sortir et ne pas se laisser aller. « Et si mes enfants m’invitent, je suis la plus heureuse du monde ».

Quand on a sorti une bouteille de Prosecco elle nous a demandé ce que c’était et on lui filé un verre et trinqué avec elle. Elle avait la main qui tremblait sérieusement, mais elle l’a bu. Un selfie aurait été inconvenant, mais j’y ai pensé quand même.

C’est plus facile avec quelqu’un qu’on ne connaît pas d’entrer en interaction en mode «sans échec» -comme disait mon ordinateur Windows il y a bien longtemps- parce qu’on n’a pas l’historique. Je ne l’ai pas connue quand elle tenait la caisse de sa quincaillerie et qu’elle faisait l’amour avec son mari dans l’arrière-boutique entre deux rouleaux de grillage (OK, c’est du pur délire, elle n’en a pas parlé).

C’est sans doute moins drôle pour ses enfants de la voir tourner en boucle et se tasser petit à petit. Quant à elle, s’en rend elle compte ? Je ne suis pas sûr qu’on réalise la réduction de son propre champ de conscience (par définition). Les icônes disparaissent l’une après l’autre sur l’écran …

C’est pour ça qu’il faut être cool avec les vieilles dames qui vous branchent dans les pizzerias.

Moi qui suis en plein questionnement sur la nature de la conscience et la capacité des machines dans le futur à en avoir une, et incapable de finaliser un post sur le sujet, voilà une diversion bien sympathique.

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