Pensées éparses sur l’Afrique

Encore un fois perché à 12.000 pieds, dans un vieux Boeing 737-700 sans prises de courant ni écran télé (vol Dakar – Nairobi), 12 heures de vol de nuit, après deux repas successifs et appréhendant l’arrivée décalqué à 5 heures du mat, j’ai la tête farcie des sensations accumulées depuis mon arrivée à Dakar il y a quelques jours, que j’ai envie de mettre à plat et de partager.

Perception subjective et revendiquée.

J’arrive, je file à l’hôtel, je fais mon workshop, je me casse – service minimum. Cette vision express a aussi l’avantage du coup de boule, autrement dit,  je constate que dès que je reste quelques jours les choses que je prends en pleine figure à mon arrivée deviennent quasi-normalité au bout de quelques jours. Magie de l’adaptation.

Je suis resté à Dakar 5 jours. Avec trois points d’ancrage : mon hôtel, le bureau, et (pour la première fois) la salle de sport (Crossfit en l’occurrence). Et mis un point d’honneur à me déplacer à pied entre ces endroits, histoire de respirer un peu autrement que derrière une vitre de voiture.

Inspiration

Respirer, justement, c’est toute une aventure. Marcher dans Dakar est une expérience olfactive qui prend littéralement à la gorge ! La ville est pleine de taxis bringuebalants, certains dont on peut identifier l’origine (Renault 21 et 19 notamment) et d’autres qui sont des Frankenstein mécaniques dont on se demande comment ils arrivent encore à rouler et … à passer le contrôle technique (oui, il y a un contrôle technique au Sénégal). Et je ne parle pas des vieux bus Mercedes, qui sont une bonne approximation de l’immortalité, finalement.

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Necessité

Tout ce parc roule au diesel avec des joints de culasse suspects, vu la densité de fumées émises, dans des embouteillages énormes, et dégage une puanteur qui attaque les bronches dès la première inspiration. En discutant avec mes interlocuteurs de travail, le taux de cancers est en progression massive dans le pays et y’a pas à aller chercher très loin pour réaliser que cette pollution massive est sans doute totalement délétère pour la santé.

En miroir, parce que se balader en Afrique renvoie évidemment à mon environnement en France et aux USA – on comprend mieux l’importance des mesures anti-pollution, l’absurdité à postériori d’avoir fait la promotion du diesel pendant des décennies … mais Paris ou Manhattan sentent définitivement moins mauvais que les grandes métropoles africaines, et c’est tant mieux pour leurs habitants.

Nécessité

Pour autant,  ils n’ont pas tellement le choix, parce que l’infrastructure actuelle ne permet pas d’avoir des voitures modernes, avec obsolescence programmée et boitier de contrôle indispensable pour la moindre opération de maintenance. Même si un superbe garage BMW en face de l’hôtel nargue tous les taxis jaunes et noir, et que j’ai failli me faire rouler dessus quelques grosses BM et autres Range Rover lors de mes déplacements pédestres dans la ville. Commentaire du chauffeur de taxi m’amenant à l’aéroport quand un X6 rutilant nous double sur l’autoroute, copie conforme surréaliste d’un autoroute française au milieu du désert, « Ha ça c’est un politicien ou un footballeur» … Je vous laisse juger en votre for intérieur lequel des deux est le plus légitime socialement pour faire fortune.

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Désir

Ce grand écart entre richesse/pauvreté est une tarte à la crème sur laquelle je ne vais pas m’étendre, mais il y a un autre qui m’intéresse plus:  celui entre tradition et modernité, coutumes locales et mondialisation.

Comme dans tous les pays en développement, l’urbanisation est chaotique, c’est sale, pas fini, il y a des ordures à chaque coin de rue. Je me plains souvent de l’aspect hyper- structuré et régimenté de la vie parisienne (parcmètres, …) mais je ne sais pas finalement s’il y a une alternative autre au terrain vague avec trois ou quatre personnes qui vont surveiller votre bagnole moyennant une petite pièce – activité également très commune au Brésil.  Avec le progrès et l’accroissement de la richesse locale, ils en arriveront à la même chose parce que … je ne sais pas ce qu’il peut y avoir comme autre chemin dans la recherche de plus de fluidité dans l’environnement urbain.

Touriste

Je me ballade dans la rue, rentrant du boulot. Je suis dans l’Afrique « carte postale » : gens assis ou debout dont on se demande ce qu’ils font, vigiles nonchalants devant les immeubles, mendiants avec enfants, vendeurs de tout et n’importe quoi (cartes de téléphone, oranges, objets divers, jusqu’au Monopoly), et tout le monde est prêt à entrer en transaction avec vous.

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Superposition quantique

La seule manière de s’en sortir est d’adopter la stratégie du serveur de restaurant, regarder à travers les gens et en cas d’abordage feindre l’absence totale d’intérêt ou l’incompréhension. Voire expliquer qu’on n’est pas français pour être tranquille (Dire qu’on est allemand, ça marche pas mal). Ça peut paraître un truc de gros con, mais lors de ma première sortie j’ai commis l’erreur d’accepter le contact, juste parce que je m’étais arrêté pour regarder la plage ; abordage immédiat, quelques palabres, cadeau offert parce que je suis vraiment sympathique qu’on ne peut pas payer, et ensuite avalanche de demandes. 10 minutes plus tard je me sauve en lâchant 10 euros et évidemment je retrouverai le même collier « offert » par d’autre vendeurs de rue … sans doute fait en Chine d’ailleurs.

Archétype

Cela dit il y a là une espèce d’aspect primal de la relation humaine. La recherche de la transaction, et un accès à travers l’empathie. Pour la personne qui rentre en relation avec moi, je suis avant tout un moyen d’assurer sa subsistance quotidienne. Avant d’essayer de me fourguer quelque chose, il faut briser la glace.

Il y a des tas d’étude de psychologie cognitive qui montrent qu’on accepte plus facilement une demande d’un tiers si on est déjà entré en relation avec lui (par exemple, demander l’heure avant de demander une clope est infiniment plus efficace que de taper tout de go). Je comprends, mais je n’ai pas nécessairement envie de ramener un Monopoly à la maison. Donc je marche avec les yeux dans le vague.

Superposition quantique

Je croise un Casino sur ma route, j’y rentre parce que j’ai oublié de prendre deux trois trucs indispensables et là … je suis en France. Même organisation, mêmes marques, mêmes produits… mêmes prix. C’est totalement surréaliste, jusqu’à la caisse où là, cependant, tout le monde paye avec son … portable. Orange Money. La non bancarisation massive en Afrique a créé un boulevard pour les opérateurs téléphoniques qui sont devenus des banques et tout le monde paye tout avec son portable.

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Révolution technologique

Le siège de l’éditeur pour lequel je travaille est dans un immeuble entouré de petits vendeurs, fruits, cartes de téléphone, mais aussi chaussures de femme et costumes accrochés au mur. Les boutiques éphémères, finalement, ce n’est pas une invention nouvelle.

On arrive dans les bureaux et on est là encore dans un autre monde. On parle cloud, technologie, business models. Avec un mélange de locaux avides de progresser et d’enfants prodigues qui reviennent au pays après des études et des années de travail en Europe ou aux US, pour être utiles à leur pays, retrouver leur famille et que leurs enfants connaissent leurs racines.

One world

Où on voit la fonction œcuménique de la technologie, finalement, et de l’ouverture des frontières pour les études. Oui, ils travaillent dans une société américaine, oui, ils sont sénégalais et ils essayent d’harmoniser tout ça et de faire avancer leur pays et leur culture. Ils se sont ouverts à d’autres cultures, par nécessité,  et ramènent ca au pays – ils savent qu’il y a d’autres cultures et ça va faire bouger la leur.

Personnellement je trouve ça génial mais j’ai un biais, sinon je ne ferais pas ce métier.

Cette force qui tire toutes les sociétés vers le haut est vertueuse, parce qu’elle fabrique du progrès social et du brassage culturel. En une période où on parle beaucoup de fermetures de frontières, je mesure la connerie absolue de cette démarche. L’humanité progresse par le mélange et la découverte d’autres cultures, pas par la construction de murs …

Infidèle

Pour autant, le Vendredi, dans un pays massivement musulman, la prière c’est incontournable, et se mettre sur son 31 c’est important aussi. Je vais donc avoir un festival de vêtements colorés vis à vis desquels je vais faire pâle figure, si j’ose dire.

Trinité

Il y a deux autres éléments sociaux qui m’ont interpellé lors de mon séjour.

Sport

Étant en pleine phase « obsédé du CrossFit », il a fallu que je trouve une « Box » pour aller m’entrainer et faire mon épreuve du week-end. J’ai trouvé la box avec Google et Facebook (oui quelquefois c’est vraiment utile les réseaux sociaux), suis rentré en contact avec le propriétaire et j’ai pu aller y faire du sport tous les jours.

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Retrouver son environnement sportif et un langage commun en arrivant à Dakar, c’est assez remarquable. Le responsable de la box est d’origine Libanaise et a travaillé en France pendant 10 ans. Là encore, migrations diverses, et synthèse franco/américaine importée à Dakar. Avoir un intérêt et un langage commun permet de briser la glace très vite. Faisant un WOD le lendemain je vais me retrouver au milieu de 20 personnes dont je suis à peu près sûr qu’ils pourraient devenir des amis après quelques moments de transpiration commune.

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Transpiration solitaire

Le lendemain je fais la promotion de la salle vis à vis de mes interlocuteurs professionnels, qui me suivront le soir même pour voir à quoi ça ressemble. Amusement de présenter à des locaux une salle de sport à 500 mètres de leur bureau.

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… et collective

Musique

Aimant le rock, et donc le blues, je reste fasciné que cette musique d’esclave malheureux importés d’Afrique aie conquis la variété mondiale, qui plus est partant d’un pays raciste, les USA. La pulsation primale vient de ce continent, aucun doute là-dessus en ce qui me concerne, même si les petits blancs ont mis de la rigidité binaire dans le chaloupement du shuffle ou des rythmes plus primitifs, qu’on retrouve aussi au Brésil avec la samba.

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Sans aller dans des clubs locaux j’écoute le soir les groupes qui jouent à l’hôtel ; c’est un peu aseptisé bien sûr et comme pour tous les musiciens d’hôtels il leur est bien difficile de glaner quelques applaudissements. Je vais entendre un mélange de variété internationale, jouée sur des instruments d’origine japonaise, et spécifiquement africaine ;  où je pourrai à la fois reconnaître des structures harmoniques archi-classiques posées sur des beats chaloupés et des vocaux totalement africains. Ce qui reste pour moi toujours un grand bonheur.

IMG_1346 J’avais un jour lu un article sur un projet qui consistait à faire faire de la musique ensemble entre des juifs et des palestiniens. Qui après s’être regardés en chiens de faïence au début s’étaient mis à l’ouvrage et avaient fini meilleurs amis du monde.

Conclusion

Une des idées que je tire de ce séjour c’est que certaines activités unissent les humains, favorisent la tolérance vis à vis des autres et les tirent vers le haut : la technologie, la musique et le sport (en tant que pratique personnelle, pas en tant que supporter) en font partie.

L’autre idée est que le progrès, qui va avec la techno, est inéluctable (inévitable). Les marchands de de rue disparaitront quand les supermarchés et Amazon investiront le territoire et tout le monde sera content (peut-être même eux …) parce que ça simplifiera la vie, et parce que tous les pays en voie de développement rêvent du mode de vie occidental ; leur appétence pour les marques iconiques (Adidas, Nike, Louis Vuitton, Apple, …) et la technologie mobile en sont des symboles évidents.

Même si tous les interlocuteurs avec qui j’ai discuté de la comparaison entre le mode de vie parisien et dakarois ont mis en exergue l’isolement et la complexité de la vie en grande ville et loin de la famille / tribu.

Donc … peut-être que je me plante complètement.

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et le général, il en penserait quoi de tout ça ?

 

Un grand merci à mes interlocuteurs de travail (que je ne peux pas nommer ici) et à Alex Dina, patron de Motherland Crossfit. Prepare for the unexpected 🙂 

 

 

 

 

 

 

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3 commentaires pour Pensées éparses sur l’Afrique

  1. maxciecars dit :

    Bonjour je suis vraiment séduit par ce document .
    C’est bien écrit et bien illustré .
    Moi je m’interesse à l’automobile et j’ai une chaine youtube sur ça .
    Le problème c’est que les gens ne sont pas dans cette idée de faire flimer leur voiture .
    En tout cas d’après ce que j’ai lu , je serais très content à travers vous d’acquerir de l’expérience sur les blog.
    Merci.

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