Guitare magique

L’appel de l’objet …

Dans la nasse matérialiste dans laquelle nous vivons, avec des tentations permanentes, on est obligé de se blinder pour résister aux sollicitations qui nous bombardent. Mais des fois, on craque, et on a tous nos sujets de prédilection, ou de vulnérabilité, selon l’angle sous lequel on voit les choses. Moi j’ai quelques failles assez béantes de ce point de vue, et notamment … les guitares.

C’est une pathologie classique chez les musiciens, source d’engueulades ou de mensonges de couple  fréquents chez les addicts que nous sommes. Avec le temps j’ai appris à plus trop culpabiliser sur le sujet, notamment par la fréquentation d’amis nettement plus barrés que moi sur ce sujet.

Normal ou anormal ?

C’est un des drames de Facebook, on peut vite se lier avec des gens ayant les mêmes passions que vous mais les vivant de manière plus intense, ce qui fait se sentir tout à fait normal. Il y a quelques années, quand on me demandait combien de guitares j’avais, je me justifiais toujours, et puis j’ai rencontré des mecs qui avaient des collections de dingue, allant jusqu’à avoir 5 ou 6 exemplaires du même modèle (et je ne parle pas de Slash ou de Clapton, dont c’est le métier, mais d’amateurs passionnés comme moi).

Bon et puis j’ai des potes qui peuvent dépenser 3.000 euros pour acheter des roues de vélo pour gagner quelques dixièmes de secondes sur un triathlon, qui ne leur servent à rien, alors acheter une belle guitare qui ne vous fera pas jouer mieux ni gagner votre vie avec, c’est pareil.

Reverb

J’ai découvert le site Reverb en début d’année, une espèce de Ebay spécialisé dans les instruments de musique. On trouve de tout, de la pelle chinoise à  100 euros au modèle de pré-prod de la PRS Santana offerte pour la modique somme de 100.000 USD, et quelques Les Paul rarissimes qui frôlent le demi-million. De quoi passer des heures à rêvasser, on peut se faire des wish-lists et être informé quand le prix d’un instrument convoité baisse … et faire une offre, que le vendeur acceptera ou pas.

PRS

Je suis tombé dans la marmite PRS il y quelques années, en voyant une guitare incroyablement belle dans un magazine anglais. C’était une « Private Stock », guitare faite en demi-mesure, avec les bois choisis par le client dans la réserve personnelle de Monsieur Paul (PRS ce sont ses initiales, Paul Reed Smith). J’ai appelé le magasin, ils ne l’avaient plus puisque c’était une commande spéciale, mais ils m’ont proposé d’en faire une dans le même esprit, j’ai accepté et j’adore cette guitare. Qui n’est pas typique de PRS (c’est une 513, pour les spécialistes) mais dont j’apprécie le côté hybride et évidemment totalement unique.

509

Il y a quelques années PRS sort un nouveau modèle sur la même philosophie, la 509 (5 micros, 9 sons. 513 c’était 5 micros, 13 sons. J’aime avoir le choix). J’écoute quelques clips sur YouTube, ça me plait bien. Je me fais une wish-list sur Reverb … Les prix sont très variables en fonction de la finition, entre 2.500 et 11.000 USD. Il y a aussi le modèle spécial de John Mayer, qui n’est pas spécialement jolie mais qui sonne du feu de dieu;  elle est aussi à 11.000 USD et c’est pas dans mon budget. Enfin, c’est surtout que je sais que ça dépasse les capacités de tolérance de mon épouse, et que c’est dur à cacher. Ceci dit elles ont toutes été vendues en 3 minutes et maintenant il y en a une sur Reverb à 14.000 USD.

Porn

Bref, je mate régulièrement les 509 sur Reverb. Chacun ses obsessions, chacun sa pornographie! Et paf, il y en a une sublime, un orange rouge … une guitare en feu. Bon, trop cher. Faut dire que j’ai déjà acheté deux PRS en début d’année. Mais bon dieu qu’elle est belle comme dirait mon ami Nikola Sirkis.

Et un jour … elle n’est plus là. Ah crotte. J’ai l’impression d’être l’adolescent qui a repoussé au lendemain pendant toute l’année scolaire la déclaration de sa flamme à la jolie demoiselle de la classe d’a coté, et qui, une fois résolu à la rentrée, se rend compte qu’elle a déménagé et qu’il ne la reverra jamais.

Bon, je suis un grand garçon, je fais mon deuil et la vie continue ; je regarde de temps en temps pour voir si elle réapparait et puis rien. Et comme je suis un peu con parfois, je ne pense même pas à regarder si le même modèle est dispo dans d’autres sites en ligne (alors qu’en fait c’est un modèle de série …). Non, tant pis.

Alerte!

Et puis un soir (ou un matin), une alerte dans mon mail : « la PRS 509 Blood Orange 10 Top est de nouveau en vente «  . Argh ! Je suis précisément à ce moment là dans un aéroport, à Montréal en route pour New-York et avec très peu d’heures de sommeil. Je regarde, fébrile « bon dieu qu’elle est belle » … et je me rends compte qu’on peut faire une enchère inversée. Tiens donc. En train de bidouiller avec l’interface pour voir quels ont été les prix refusés (ce que le logiciel vous indique gentiment), je tape un prix très bas, et appuie sur entrée par mégarde. Ha ha ! le psy qui sommeille en toi, ami lecteur, ricane dans sa barbe et dit « acte manqué, mon jeune ami ! ton inconscient t’a trahi ! » Oui, bon, ça va. Sur le coup je me dis « ah merde » et après « de toute façon le prix est trop bas, le vendeur va m’envoyer chier », et je vais prendre mon avion.

En arrivant à New York j’ai un message du vendeur qui me dit gentiment que je me fous un peu de sa gueule, mais que bon, on peut discuter. Et il a un magasin de musique à 50 bornes au nord de Manhattan … hum, hum, je pourrais aller y faire un tour juste pour voir, j’ai rien à faire de la journée ?

On échange deux trois messages, il me file son numéro de portable, je fais une autre offre en disant qu’il n’aura pas de frais de livraison parce que je peux passer chercher la guitare l’après-midi même.

Il me dit d’accord, il faut prendre tel train et je peux venir te chercher à la gare.

Alea Jacta Est

Je la voulais, je vais l’avoir. Je risque quelques soucis domestiques mais c’est bientôt mon anniversaire, ce qui est un excellent prétexte à dépenses inutiles mais sympathiques.

Me voilà somnolant dans un train de banlieue qui m’amène à Ossining, petite bourgade fleurie sur les bords de l’Hudson.

Univers parallèles

Mon vendeur vient me chercher et m’amène dans son magasin, on papote comme deux vieilles commères – Il a une école de musique, un magasin, sa femme est chanteuse et ils ont un groupe ensemble ; l’idée me traverse l’esprit que j’aurais pu avoir cette vie, complètement centrée autour de la musique, et sans mourir de faim (ce qui est le problème de la plupart des musiciens) et sans avoir un talent d’envergure planétaire (ce qui est définitivement mon cas) mais avec une passion inextinguible tant pour le sujet musical que pour l’objet guitaristique. Une belle guitare, ça me parle toujours.

J’essaye la bestiole, on échange paiements et factures via gmail et paypal (vive la techno) et je repars dare dare dans mon hotel en plein Manhattan avec le nouvel objet de mon désir. Au passage il me file sa méthode de guitare que je potasse dans le train et qui m’encourage à réviser mes pentatoniques en regardant CNN.

Good vibrations

Je n’aurai pas écrit ce post si par la suite cette guitare ne m’avait pas inondé de vibrations positives de manière totalement incongrue.

Faire 15 minutes de gammes tous les soirs en étant à l’hôtel m’a donné envie de retravailler un peu mon instrument, chose que je n’ai jamais fait par flemme, outrecuidance et orgueil (pas forcément dans cet ordre). Ne serait-ce que pour ça, c’est déjà un beau cadeau. Pourquoi celle-là et pas une autre, mystère, et sans doute à cause du lien furtif et intense avec le vendeur. Et puis, plus on vieillit, plus on se rend compte que c’est le chemin qui compte et pas l’objectif Comme en course, comme en cross-fit, comme au travail. Oui, James Clear est passé par là aussi.

On the road again

Le jour du départ, j’ai prévu ma stratégie – je garderai la guitare avec moi en cabine dans un étui souple et je mettrai le flight-case en soute, vide.

Je prends un taxi bringueballant, comme Manhattan en a le secret, avec  un chauffeur qui freine et accélère en cadence régulière. Nous n’échangeons pas un mot pendant le trajet, mais en arrivant et en déposant mes bagages je vois bien qu’il est intrigué. « man is it a guitar in this case » « yep, wanna see it ? » « sure » et j’ouvre la valise sur le trottoir de l’aérogare « man this thing is awesome and it’s the same color as your jacket » (oui, j’ai aussi un blouson en cuir orange) « it’s really cool » et sur ces entrefaites, nous savourons ces quelques secondes de connivence et je vais prendre mon avion.

Diminished scales

A la sécurité comme je suis un mec chanceux, mon vieux mac est tiré à la loterie pour être testé, alors je fais le pied de grue en attendant que le mec qui fait les tests s’en occupe.

Il a l’air un peu space, voire carrément à la rue. Il chope mon ordi, lui insère des cotons-tiges dans tous les orifices possibles, et après me regarde fixement. « is it a guitar you have in that bag ? »

Je me demande si il va vouloir la démonter pour s’assurer que je ne transporte pas de la cocaine dedans, je ne sais pas sur quel pied danser. « yes, yes, it’s a guitar, you wanna check it too? » – « what type of guitar? what music do you play » -« well, blues, rock, this kind of stuff »

Et là il s’approche de moi, plante son regard dans le mien et j’ai peur. « man, you have to play DIMINISHED SCALES » … « DIMINISHED SCALES is like salt and pepper to music, man. A little goes a long way, makes music more spicy, have fun with your guitar ».

On aurait pu s’assoir et faire un boeuf et parler de pentas aussi … C’était juste surréaliste, mais très cool. Une seconde de vraie interaction humaine dans un océan de machines, de bureaucratie et d’angoisse terroriste.

Je savoure cet autre moment surréaliste et passe les heures suivantes à faire mes notes de fraise en écoutant de la country.

Love is in the air

Au moment d’embarquer, quand je monte dans l’avion je n’ai même pas le temps de dire “cette chose est précieuse” que le chef de cabine se rue sur moi – « ha vous avez une guitare, donnez-la moi, c’est fragile ces petites bêtes, je vais la ranger et en prendre soin, ne vous inquiétez pas ». « ah vous jouez ? » « bah un peu … »

Cool; je papote un peu avec une hôtesse qui me demande où j’ai acheté mes inov-8 avec leurs lacets orange, retourne dans mes tableaux Excel et quelques heures plus tard, le chef de cabine vient me voir “tout va bien” “oui, oui, ça va” “vous aimez le champagne “ “bah ça ne se refuse pas” … il disparait et revient quelques minutes plus tard avec une vraie coupe en verre “bon celui-là, il vient de la première, c’est un millésimé blanc de blancs, vous m’en direz des nouvelles”. Je me pince, descend le verre, et m’enfile quelques coupettes en me disant que parfois, le service Air France est vraiment au-dessus de la moyenne. Tout comme le champagne d’ailleurs. J’ai juste un peu peur d’être tellement dans le cirage en arrivant que je vais oublier que j’ai une guitare à récupérer.

Champagne!

Mais non. D’une part je suis encore lucide, et d’autre part le chef de cabine me repère de loin, et quand je passe, me souffle « vous avez vraiment une très belle guitare, elle mérite une petite bouteille de champagne » – et il me refile une bouteille du millésimé de première classe avec un grand sourire.

Je suis un peu abasourdi – c’est la première fois qu’on m’offre une bouteille et je me dis que cette gratte doit vraiment avoir des bonnes vibrations. Normal pour un instrument me direz-vous.

Back in the saddle

Le soir même je répète avec mes amis habituels. Malgré l’absence de sommeil nous avons une énergie de dingues et ma PRS sonne du feu de dieu. L’alchimie du son en répète est complexe et ça peut être génial ou totalement pourri. Là on est tous satellisés.

It’s all about sharing …

Je ne sais pas pourquoi j’ai envie de partager cette histoire. Peut-être pour dire que certains objets créent du lien, que la musique est un truc universel dont je ne me lasse pas, et que j’avais envie de laisser une trace de cette jolie histoire.

En attendant la prochaine guitare 🙂

 

 

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6 commentaires pour Guitare magique

  1. jpf30870 dit :

    Tellement bien écrit…
    Et Ça me donne envie de ressortir ma Les Paul..

  2. Renaud dit :

    Merci pour le trip, agréable lecture.

  3. paleophil dit :

    Merci les gars! Même si je vous connais tous personnellement, ça fait plaisir parce que je sais que vous êtes sincères 🙂 et ça me motive pour recommencer à écrire sur le blog, parce que finalement l’important c’est de partager des petits bouts de vie. J’en ai quelques uns en mode embryonnaire dont il faut que me délivre. Putain, je viens de faire un triple sens 🙂

    • nfkb dit :

      Yes !

      J’en profite pour signaler que je n’ai pas de paire de roues à 3000. Effectivement j’ai une paire coûteuse qui comporte un capteur de puissance dans le moyeu arrière donc ça explique le prix élevé 🙂
      Et puis je n’ai qu’une paire par velo 😉
      Enfin, je m’interesse depuis quelque temps à trier mon environnement en m’initiant aux principes de Marie Kondo. Elle dit souvent qu’il faut que les objets apportent de la joie. Là t’es dans le mille 🎯 👌🏻

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