Nourriture(s) culturelle(s)

Pour changer un peu de mes posts habituels … je vous propose une petite ballade, tirée par des rennes dans le traineau d’un barbu jovial,  moins biochimique que d’habitude. Le cerveau est un organe qui consomme 20% de l’énergie quotidienne, alors réfléchir c’est aussi une bonne manière de bruler des calories 🙂 .

Pour commencer : une petite image de Noël.

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Tout est dit, non ? Le Père Noël boit du Coca, il a un IMC de 40 et il fait face à une jeune femme qui veut avoir un joli cul ferme et rebondi. Au dessus d’une chaine de pizza qui sert des portions à 2000 calories. That’s NY, baby !

Mais foin de symboles faciles. Soyons sérieux. Voilà l’idée qui me tarabuste depuis un moment: L’alimentation est au carrefour de l’instinct et de la culture, et c’est cela qui la rend si difficile à maitriser, parce que la culture, c’est des histoires qu’on se raconte, et les histoires sur nos instincts sont en général … fausses. Et tout cela fait un joli mille-feuilles difficile à décoder. 

Couche 1 : Biologie, Instinct, Nécessité

La réalité biologique est très compliquée, on sera tous d’accord là-dessus. Chacun de nous est un paquet de cellules (80 milliards) avec 10 fois plus de bactéries dans le tube digestif, des comportements innés et d’autres acquis, et un cerveau qui se recâble en permanence et des gènes qui sont activés ou pas en fonction de la manière dont nous les stimulons. Alors on est bien obligé d’avoir recours à des modèles simplifiés pour expliquer comment ça marche : le cœur est une pompe, les veines sont de la tuyauterie, etc.

Pour autant, le fondement de la vie est incroyablement simple : un système est vivant parce qu’il a la capacité d’extraire de l’énergie de son environnement pour survivre et se reproduire. Une petite poche d’entropie négative, tant qu’il est vivant, après le premier principe de la thermodynamique reprend ses droits et le désordre se remet à augmenter.

le proto-système nerveux chez les êtres multicellulaires primitifs, c’est le tube digestif. D’un point de vue phylogénétique, les premiers neurones servent à piloter la digestion, pas à réfléchir. Il parait évident que l’efficacité énergétique d’un individu par rapport  à un autre, vis à vis d’une même source d’énergie, est un avantage compétitif majeur.

Le désir de s’alimenter, à l’origine, est totalement instinctif. Tout être vivant a besoin de s’approvisionner en énergie pour se développer. Pas besoin de culture pour ça, d’ailleurs, les bactéries y arrivent très bien.

Couche  2 : Culture, Conscience, Plaisir

Le développement du système nerveux, puis de la conscience de soi et de l’intelligence entraine la création d’une sur-couche culturelle : la culture s’empare de l’alimentation.

Au départ, on peut penser que c’est simplement une manière de partager et de transmettre du savoir. Le premier élément de culture, le langage, a surement eu à voir avec la recherche de nourriture, qui était une activité collective. On trouve une plante toxique ou particulièrement nutritive – on en parle à sa tribu. Une fois l’écriture inventée, on consigne plantes, vertus, recettes de cuisine, culture (des plantes) et élevage, etc. etc.

La culture amène en parallèle la notion de plaisir, de bien et de mal aussi, et donc découple l’acte de sa nécessité biologique et l’ancre dans le désir … les histoires collectives et les règles sociales.

L’expérience vécue d’exister, notre capacité de conscience nous permet de nous regarder agir et d’avoir « plusieurs voix » dans notre tête, qui sont en dialogue intérieur permanent. J’ai une envie irrépressible de reprendre une part de tarte de Tante Annie. Non, c’est pas bien, je vais grossir. Oh et puis merde, elle est trop bonne (ou : je ne vaux pas la vexer, ou toute autre raison). J’ai vraiment la flemme d’aller au Crossfit aujourd’hui. J’y vais ou pas ? Pression sociale, estime de soi, vont décider de nos actions. Et … on se raconte des histoires. Tout le temps, en fait !

Je mange parce que j’ai envie, parce que c’est trop bon, pas parce que j’ai faim ou parce que je pense que mon organisme a besoin de tel ou tel nutriment. (Note : la sexualité, c’est exactement pareil, mais en général moins fréquent :-)). Je deviens gourmand. L’animal humain est sans doute le seul animal gourmand.

On mange pour manger, pour être en groupe, plus parce qu’on a faim … mais quand même, des aliments qui, à l’origine était plus ou moins indispensables à notre survie. Ca paraît logique, si on était attirés par des aliments qui nous détruisent, l’espèce ne ferait pas long feu.

Gourmandise … Ais-je vraiment besoin de toute cette énergie ?

Couche 3: Technologie, Abondance

La technologie, fille de la culture, amène globalement  la capacité à échapper à la famine et à amener de la nourriture en tous lieux. Situation totalement inédite pour notre espèce depuis une centaine d’année – après des millions d’années focalisés sur l’impérieuse nécessité de trouver de quoi manger, sous peine de mourir.

L’embarras du choix, tout le temps !

Maintenant, la nourriture est partout, tout le temps accessible. Notre instinct, lui , n’a pas évolué, mais notre capacité à nous raconter des histoires tourne à plein régime (j’ai osé).

Abondance et disponibilité (Supérette à Manhattan)

Exemple : quelques mythes courants

Notre culture occidentale actuelle nous dit : il faut manger trois fois par jour, prendre un petit déjeuner énergétique, manger pas trop gras, les graisses saturées ça tue, au moins 50% de glucides à chaque repas, pas trop boire d’alcool, etc.

Concernant la prise de poids, il y a aussi un grand classique : j’ai pas les bons gènes, la vie est trop injuste, mon voisin bouffe comme un chancre et il prend pas un gramme alors que moi il suffit que je regarde la vitrine d’une patisserie pour prendre 1/2 kilo. Fumisterie totale – mais tellement confortable. Enfin, sauf dans la glace. Et on noie son chagrin dans la crème glacée (irrésistible). 

La majorité, voire la totalité de ces « règles », est de la culture pur jus. Nous comparons notre corps à une machine (modèle, ou plutôt mythe) : il faut mettre de l’énergie régulièrement pour maintenir le niveau d’énergie constant. Il faut prendre des produits pour detoxifier l’organisme. Si on mange trop gras le gras bouche les artères. Nos gènes contrôlent 100% de ce que nous sommes. Etc.

Nous alimentons (ouaf) nous même ces mythes par la représentation que nous avons de notre propre fonctionnement, et notre propre désir de le contrôler. Ah moi j’ai besoin de tel ou tel truc pour bien fonctionner, je me connais, je le sais. Skinner, un psychologue cognitiviste a bien réussi à rendre des pigeons superstitieux dans une célèbre expérience, alors nous les humains, notre propre capacité à nous régaler (ouaf) en mythes totalement dénués de vérité objective est sans limite!

Des fois il y a bien des petits bouts de science derrière, mais souvent, rien du tout, ou des trucs pas très appétissants – du marketing, souvent.

Le jus d’orange, shoot de vitamines pour bien démarrer la journée ? Résultat des surplus d’orange en Floride avec les produteurs à la rechercher d’un moyen de les écouler … Euréka, sous forme de jus !

Le lait, qui permet d’avoir des os bien solides ? Il acidifie le sang, et l’organisme va enlever du calcium dans les os pour rétablir le pH sanguin, résultant des courses – moins de calcium dans l’organisme. Là encore, résultat d’une grosse campagne de promotion des producteurs de lait qui avaient besoin d’écouler leurs stocks.

Les anti-oxydants ?– plus on en mange et moins on en fabrique. Cf le post de LSee sur le sujet.

Expérience personnelle toute récente : rencontre avec une diététicienne « diplômée » l’autre jour, qui m’héberge lors d’un séjour à NY ; elle m’explique qu’elle prend un jus de citron au réveil, puis 30 minutes plus tard une potion de la société « Isagenix », puis un shake, puis, puis … bref un truc toutes les deux heures, ritualisé à mort. Je la regarde avec un oeil un peu bovin et lui dit que je suis en train de faire un jeûne de 3 jours, que j’ai une frite, une pêche, une patate pas possible (métaphorique évidemment), et que moi je crois que c’est bien plus efficace que toutes ses saloperies.  Ce à quoi elle me répond que si elle ne suit pas ce protocole … elle n’a pas d’énergie.

L’énergie est un élément central dans toutes ces histoires. A la fois réel (les aliments c’est de l’énergie) et imaginaire (je pense que mon organisme fonctionne de telle ou telle manière, je me sens plein d’énergie ou pas).

De l’énergie pour avoir de l’énergie (ou la stocker !)

Couche 4 : que dit la science ?

Le scientifique va dire qu’en fait … on ne sait pas grand-chose. Il y a quelques grandes vérités : le cycle de Krebs, la régulation de la glycémie et des mécanismes de stockage / destockage d’énergie par l’insuline, notamment. Mais ensuite … les paramètres influant la transformation de nourriture en énergie sont très nombreux et encore mal compris : influence du sommeil et du stress, cycle circadien, microbiote, etc.  Sans oublier le cerveau en « master régulateur » à deux niveaux : la partie inconsciente (la température interne augmente, je vais réduire la puissance de l’influx nerveux ) et la partie consciente (je veux finir ce marathon en moins de 3 heures et je vais y arriver).

Une fois dans l’organisme, l’énergie sert à faire fonctionner le corps (ATP), et tout ce qui est excédentaire est stocké sous forme de glycogène puis de gras. Cf sur le site LSee le post sur le métabolisme.

Lors d’une discussion chez LSee, Guillaume argumentait qu’il a plus la pêche lors de son entrainement de rugby après un bon « pré-workout snack »  qu’à jeun. Croyance ? Effet placebo ? Ce n’est pas une affaire d’énergie – son snack sera transformé en glycogène bien après la fin de son entrainement. Alors c’est quoi ? Le cerveau, gouverneur central qui décide qui s’il a vu passer de la nourriture, on peut lâcher les chevaux ? Et si il se mettait à s’entrainer systématiquement sans son snack, que se passerait il ?

Des expériences ont montré que des coureurs duraient plus longtemps si on leur faisait garder une boisson sucrée dans la bouche quelques secondes – même s’ils la recrachent ensuite. Il n’y a donc pas apport d’énergie et pourtant production de plus d’énergie ! On pense que le cerveau joue un rôle considérable dans les problématiques de fatigue et de perception d’énergie.

La morale de ce post pas très biochimique ?

Il n’y a pas que la biochimie pour comprendre nos comportements alimentaires. Le rapport à la nourriture est culturel et s’appuie sur un câblage inconscient très puissant : éducation, environnement, et aussi réaction aux odeurs, à la vue, craquages quand on est fatigué ou tendu …

Nous sommes donc pris en sandwich (hé oui) entre l’instinct et la culture. L’instinct peut nous inciter à manger plus que dont nous avons besoin. La culture nous donne des idées fausses sur notre fonctionnement interne, nous bombarde de stimulations, et nous permet de nous raconter des histoires par rapport à nos comportements instinctifs. L’organisme, lui, n’a pas de moyens de savoir que ses stocks de glycogène sont pleins, et a une capacité à stocker du gras quasi infinie. Sans doute parce que la situation énergie à gogo est tout à fait nouvelle.

Alors tant qu’on n’est pas passé dans l’obésité morbide, où là tout un tas de mécanismes se mettent à déconner à plein tube, ça peut valoir la peine de se poser quelques questions :

  • Quels sont mes propres mythes alimentaires ? A quoi je crois ? Pourquoi ?
  • Pourquoi je mange ? Parce que j’ai faim ? Pour d’autres raisons ? Lesquelles ?
  • Si j’ai faim, est-ce que c’est grave ? Comment je me sens quand j’ai faim ? Et quand j’ai trop mangé ?
  • Qu’est-ce que qui se passe dans ma tête quand je ne peux pas résister ?

En gros, manger (ou pas) en pleine conscience. Essayez. C’est assez difficile au début, mais ça vaut la peine. Un peu comme de lire ce post. Enfin, j’espère !

Ce post est largement inspiré de mes lectures récentes et les idées proviennent notamment des livres suivants :

  • Sapiens (Huval Harari)
  • The Diet Cults (Matt Fitzgerald)
  • The Word Turned Upside Down (Richard Feynman)
  • le super podcast de Harris avec David Krakauer que j’ai traduit ici.
  • Et tous les autres livres / blogs que j’ai lus qui prétendent détenir une vérité absolue sans aucun esprit critique !
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3 commentaires pour Nourriture(s) culturelle(s)

  1. nfkb (@nfkb) dit :

    Salut,

    je n’aime pas voir avec l’étiquette « mythe » l’injonction « ne pas boire trop d’alcool ». L’alcool augmente assez vite le risque CV après quelques grammes par jour et le risque de cancer c’est quasi linéaire dans mes souvenirs. http://www.nfkb0.com/2011/02/16/alcool-vin-et-sante-de-michel-de-lorgeril/

    Ensuite, avec la collation d’avant entraînement de Guillaume tu dérapes plein pot en tordant l’idée pour la faire aller dans le sens que tu voulais : bien sûr que si on mange la glycémie monte et le corps chope cette énergie. Y’a pas besoin d’attendre un stockage/déstockage de glycogène !! (trop de caïpi ? 😀 ?!)

    Bises

  2. paleophil dit :

    OK pour l’aspect alcool, tu as raison. Je me suis laissé un peu emporter par mon élan lyrique. Mais à propos de Guillaume je n’ai pas l’impression de déraper. Tu penses vraiment que si la glycémie monte on a « plus d’énergie » ? Si on a assez de glyco à quoi ça sert d’avoir plus de glucide circulant ? Le corps a déjà l’énergie dispo. Et le temps mis pour digérer .. est sans doute supérieur au temps d’exercice. Mais je peux me tromper et je serai ravi que tu me contredises 🙂

    • nfkb (@nfkb) dit :

      Mais attends, c’est factuel là, tu apportes des calories, l’eau et le sucre c’est vachement vite absorbé. Regarde un diabétique qui fait une hypo, un jus d’orange et hop il va mieux.
      Et puis il faut que tu dises bien que tout ça fonctionne en même temps de toute façon. Tu cherches trop à découper pour comprendre. Je sais bien que c’est compliqué mais là tu t’es fait un noeud au cerveau.

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