Jeff Beck à Pleyel

Le concert a assez mal commencé. Enfin, l’avant concert.

A ma gauche un docte crétin guitariste amateur qui débite pendant 1/2 heure des conneries plus grosses que lui à son pote béat : ouah les transistors, tuwa, c’est froid et les lampes, tuwa, c’est plus chaud. Et puis Jeff Beck il utilise des micros Lace Sensor, tuwa (note : il n’en utilise plus depuis 10 ans) paske les simples bobinages, tuwa, ça fait du souffle, alors que les humbucker, ça souffle pas. Et moi je m’achète un vox paske ya une lampe dedans et ça tuwa, c’est trop top. Ah les mythes et les demi-vérités foireuses en se drapant dans l’expertise, j’ai vraiment du mal.

Mon Fractal, je te le balance dans la gueule avec ou sans élan ? 

J’essaye de me concentrer sur mon bouquin sur la réfutation du gène égoïste (oui, tout fout le camp), et regarde avec envie les jumelles de ma voisine de droite… et puis, je sais que même que je verrais les doigts de Beck en gros plan, ça me ferait pas jouer mieux, alors, tout ça, hein, c’est encore du mythe.

Première partie sympa : un mec tout seul qui s’appelle french tobacco, et qui joue de la gratte avec ses mains et de la grosse caisse avec ses pieds, lorgnant à la fois vers Jeff Buckley et Robert Johnson.

On voit dans la pénombre un tech qui accorde une Strat toute blanche avec manche gaucher.

Oui c’est le nouveau modèle (et y’a pas de lace sensor dessus, abruti de voisin) … Je dois dire qu’après le concert, j’ai bêtement furieusement envie d’en acheter une toute pareille ! Le  manche gaucher, c’est sans doute un hommage à Hendrix et SRV, même si il me semble avoir lu dans une interview que le fait qu’il y aie du coup beaucoup plus de longueur sur les cordes graves influençaient le son.

Mythe ou truc que mon oreille ne peut pas entendre ? On s’en fout !

Beck arrive. En trio ! Rhonda Smith à la basse, un black inconnu à la batterie, Jonathan Joseph. En fait il n’est inconnu que de moi, il a 50 balais et a joué avec Joe Zawinul.

Ca démarre avec « Freeway Jam ». Bon. Au bout de 30 secondes, je suis en train de m’essuyer les yeux discrètement. La guitare de Beck me fait toujours cet effet là (OK, David Gilmour aussi). Ca me touche je ne sais pas où. Longtemps j’ai cru que c’était par nostalgie de ma jeunesse passée, mais comme ça me faisait le même effet à 16 ans, je pense que l’hypothèse n’est pas bonne :-). Il y a cette connexion émotionnelle, ce truc qui rentre dans le corps complètement archaïque, une transe dans la savane il y a 200.000 ans, je sais pas. Et ça se superpose avec les souvenirs, et la mâchoire béante (avec le filet de bave) que j’avais à 16 ans en écoutant ça – mais comment fait il ?

Ce n’est pas comme Van Halen ou Satriani ou Vai – la montée de l’adrénaline face au funambule. Beck est un funambule, certes, mais un funambule organique, et finalement assez peu démonstratif. Il fait des trucs de dingue, mais il faut être guitariste pour le savoir, il n’y a pas de moulinets, de notes très rapides, non. Juste une avalanche imprévisible, et qui vous prend toujours par surprise et vous laisse en haleine.

Après deux ou trois morceaux instrumentaux en trio, v’la ti pas qu’il y a un chanteur qui rapplique.

Ils jouent « Morning Dew » et « Shape Of Things » et l’esprit de Rod Steward et de Truth est dans la salle. Sauf que derrière la section rythmique est toute noire et qu’il y a cet océan de slap et de funkitude qui pousse derrière. Ah que c’est bon.

Beck ne prend même pas la peine de présenter son chanteur. Il le fera à la fin, il s’appelle Jimmy Hall – un chanteur d’un groupe obscur de Nashville (Wet Willie … quel nom) et il chante évidemment très bien, dans un registre rock soul.

Jimmy repart, et Jeff envoie des instrumentaux, épaulé par sa section rythmique monstrueuse. Blue Wind, Led Boots (avec le larsen de la mort qui tue), et Stratus où l’esprit de  Billy Cobham est bien présent. Jonathan Joseph est monstrueux, nous bombarde d’illusions rythmiques et de breaks déjantés, Beck le regarde en grimaçant, genre – tu crois que tu vas réussir à me planter sur ce coup là, branleur ? Nous assistons à une course de hot rods dont les pneus crissent et fument à chaque redémarrage avec Ronda Smith qui compte les points. Et qui fera un solo absolument furibard sur un morceau que je ne connais pas.

Ce post est censé être court alors je ne vais pas m’étendre, mais Jeff va nous jouer du Hendrix (Little Wing, avec chant, et aussi Red House), du rockabilly (titres inconnus), de la soul (A Change Is Gonna Come, People Get Ready) et ces instrumentaux dont il a le secret (A Day In The Life).

En rappel il va faire un gros blues et « I’m Going Down »de l’album du premier Jeff Beck Group et dont le torrent guitaresque continue à me questionner et m’inspirer.

Il a joué un répertoire qui démarre en  1966, voire avant. Du rock, du blues, du rockabilly, du funk, du jazz-rock. Avec toujours sa signature inimitable : des dérapages dont il se sort toujours sans tomber dans le fossé. Des harmoniques stridentes impossible à sortir pour un humain normal modulées à grands coup de vibrato. Des grondements, des hurlements, des chants d’oiseaux, le bruit du vent, le son de la mer … organique, dynamique, cristallin quand le volume diminue et qui devient orage et grondement en une fraction de secondes.

Ce mec a 72 ans. Il a l’air d’en avoir 40. Bon, j’avais pas les jumelles et il a peut-être une perruque :-).

Il fait de la scène depuis plus de 50 ans. Quand il ne joue pas, il fabrique des hot-rods qu’il fait tourner dans la campagne. C’est un anglais tombé amoureux de la culture US, de la musique noire, comme Keith Richards ou Eric Clapton. Dans son groupe aujourd’hui, il y avait un blanc qui vient du Sud des US et deux blacks (Rhonda Smith, une canadienne qui a joué longtemps avec Prince, et Jonathan Joseph, qui a appris la batterie en jouant du Gospel).

Vous me voyez venir là ? Quand Trump explique que dans les inner-cities c’est la merde absolue et qu’il y a Black Lives Matter en ce moment ?

Cette musique est universelle, et elle contribue à abolir les frontières imaginaires entre les « races » (au sens US, on sait que ça n’existe pas).

Et moi … je me souviens toujours de l’émotion incroyable en écoutant « Wired » sur la chaine hi-fi de mes parents. A l’époque je prenais des cours de guitare (classique) à l’école de musique de Périgueux, et je m’échinais sur du Villa-Lobos sur une classique Yamaha à 500 Francs.

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Mon prof de guitare jouait aussi du jazz et avait un Fender Blackface et une SG chez lui. Le genre de truc qui m’excitait autant qu’un « Playboy » ou un « Lui » refilé entre un cours de maths et un cours de physique.

Après avoir écouté la galette en vinyle que je lui avais passé en tremblant et espérant qu’il allait aimer autant que moi  (oui, je suis comme ça) et peut être me proposer de bosser quelques morceaux, il me l’a rendue la semaine suivante en me disant : « ben oui, c’est que du blues ».

Il n’avait pas tout compris. Moi non plus d’ailleurs. J’ai fini par oser essayer d’apprendre « GoodBye Pork Pie Hat » à 50 balais passés. Et a y arriver à peu près.

Revoir Jeff Beck pour la n-ième fois, c’était à la fois une plongée dans mes racines musicales et personnelles, un moment d’émotion intense,  une motivation pour avoir la même patate que lui à son âge, et une grosse leçon sur « la musique brise les frontières imaginaires ».

Nous avons juste 16 ans d’écart. Ca me laisse du temps pour bosser mes pentas 🙂

Je suis heureux et fier d’aimer cette musique qui transcende les cultures, les frontières sociales et les générations.

 

 

 

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