Rencontre avec une nageuse olympique

Non, non vous ne vous êtes pas trompé de blog;

Chris Ferguson dans son élément

Chris Magnuson  dans son élément

Hier soir je dine chez des amis qui invitent leur nièce qui a **juste**  gagné deux médailles d’argent aux JO en natation en 2008. « Comme toi c’est une sportive » me disent-ils gentiment. Ouch. Comment on dit sportif du dimanche en Anglais déjà ? « weekend warrior ». J’aborde le diner avec beaucoup d’humilité et de curiosité, ne voulant pas lui prendre la tête en la bombardant de questions. C’est quand même cool de pouvoir discuter avec une athlète professionnelle dans un autre rapport que  « ouah trop fort mais comment tu fais » ?

Elle s’appelle Chris Magnuson et a une petite trentaine d’années. Le fait que je ne connaisse rien à la natation permet de rester dans une discussion assez générale sur ce que c’est que d’être un athlète de très haut niveau.

On démarre sur des considérations plutôt physiologiques (la moindre importance de VO2max en natation parce qu’on n’est jamais totalement saturé en oxygène à cause des contraintes de respiration, la difficulté à faire des mesures en course à cause de l’eau …) mais on va vite surtout discuter de la dimension psychologique.

En fait, comme on pourrait s’y attendre, c’est dur et impitoyable. Pour être sélectionné en équipe olympique US, il faut être les 2 meilleurs parmi … 100. Suite à plusieurs épreuves, il en reste 50, puis 25, puis 16, puis 8, puis 2. Un nageur peut faire un carton un jour, genre battre le record du monde, mais hors épreuve, et le lendemain rater de quelques centièmes de secondes ce qui lui permettra d’être qualifié. Et les sélections pour les championnats ont lieu une, deux fois par an. Beaucoup de labeur pour tout donner sur quelques poignées de secondes.

En pleine action

En pleine action

C’est dur aussi une fois qu’on a réussi. Chris raconte que quand elle revient des JO avec ses deux médailles, ce n’est plus la même personne dans le regard des autres, c’est « madame médaille », ce n’est plus Chris. Mais Chris n’est pas que deux médailles, et ça la saoule assez vite. Si on ajoute à cela le vide sidéral qui vous envahit quand vous avez réussi ce pour quoi vous avez tendu toutes vos énergies pendant plusieurs années, la redescente n’est pas facile. D’ailleurs souvent les athlètes de haut niveau dépriment après une compétition … réussie.

Une médaille, une vraie !

Une médaille, une vraie !

Et re-signer pour 4 ans ? Elle va le faire, pour faire partie de l’équipe olympique de 2012, et va être 3ème sur 100 dans les présélections, et il n’y a que deux places. Ouch.

Evidemment je pense à Nicolas Nassim Taleb et « fooled by randomness ». En fait les 100 sont tous du même niveau et c’est un paramètre externe, non maitrisé par les champions eux-mêmes qui décide à leur place. C’est tentant comme idée, surtout compte tenu du micro poil de cul de seconde qui sépare les concurrents, même si c’est désagréable de se dire que c’est le hasard qui décide à notre place. Chris n’est ni d’accord, ni pas d’accord : elle reconnait qu’il y a des jours meilleurs que d’autres sans qu’on sache pourquoi, qu’on peut avoir le feeling de faire une super perf alors que le temps est quelconque … mais me dit aussi qu’elle sait exactement où et quand elle a merdé cette fois où elle a fini troisième.  Je me demande si la personne qui a fini 3ème lors des présélections 4 ans plus tôt a la même impression mais je ne lui pose pas la question.

Bref, dans toutes ces configurations, c’est du mental, du mental et encore du mental, et finalement la résolution pour s’entrainer est la partie émergée de l’iceberg et surement pas la plus importante quand on veut garder sa santé mentale à ce niveau de compétition.

Mental pour réussir à être détendu et confiant quand les enjeux sont énormes (oui, en natation comme en course il faut être détendu quand on veut être performant), pour accepter le succès et la manière dont il vous transforme dans le regard des autres (si ça ne vous parle pas pour les sportifs de haut niveau, allez voir le film « Diana » avec Naomi Watts et vous verrez ce qui se passe pour les « people »), et évidemment les échecs, bien plus nombreux que les réussites.

Souvent les réussites arrivent à ceux qui ne doutent de rien, à l’insu de leur plein gré, c’est le « beginners luck » qu’on trouve dans plein de domaines, la réussite détendue parce qu’on ne sent pas la pression et qu’on n’a rien à perdre parce qu’on ne pense pas gagner. Après cette première victoire impromptue on essaye de recommencer sans y arriver parce qu’il y a de l’enjeu, et il faut du temps, beaucoup de temps pour que la sérénité remplisse la même fonction que l’innocence.

Et après ?  Comment décrocher ? Elle me parle de Michael Phelps et ses 8 médailles d’or à Pékin. Quoi qu’il fasse, il ne battra jamais son propre record. Mais il ne sait faire que ça, ne veut faire que ça. Il a 30 ans. Bon on ne va pas le plaindre plus que ça, il y a pire dans la vie comme situation mais … je trouve intéressant de remettre les choses en perspective, parce nous qui avons des vies ordinaires rêvons souvent, fantasmons sur ces sportifs extraordinaires (mais aussi acteurs, artistes, …) et finalement les difficultés psychologiques auxquelles ils ont à faire face sont d’une autre nature que les nôtres mais bien réelles.

Enfin la « retraite » a des conséquences inattendues. On passe de 4 à 6 heure de sport par jour à pratiquement rien. Si vous avez lu d’autres articles du blog, vous savez que l’exercice physique a un impact considérable sur l’expression des gènes et le fonctionnement hormonal, les endorphines bien sur mais pas seulement. Dépression immédiate garantie.

Il y a aussi le passage abrupt d’un monde où vous êtes pris en charge parce que tout ce qui compte est votre performance physique, et qu’elle peut rapporter gros à votre équipe, votre pays, à la réalité de se démerder tout seul, disons comme une personne normale, faire ses courses, être confronté au quotidien.

Décision que Chris a pris  en 2013. Ayant eu la prudence de continuer des études en parallèle, elle a mis un terme à sa carrière et pris un job dans une entreprise qui n’a rien à voir avec le sport.

Je suis surpris par ce choix, compte tenu de sa passion et de l’expertise colossale qu’elle a accumulé en pratiquant à ce niveau – elle répond simplement qu’elle a envie d’être reconnue aussi pour autre chose que nageuse, et dit comme ça … ca parait évident.

Mais aussi qu’elle continuera à faire des « clinics » parce qu’elle est capable d’identifier ce qui ne va pas dans le geste technique de n’importe quel nageur, et qu’elle aime ça.

On aurait pu parler de plein d’autres choses, j’ai même pas pensé à lui demander ce qu’elle pensait de Laure Manaudou (tiens du coup ça me donne envie d’acheter son bouquin), mais il se fait tard et puis elle est venue diner avec sa tante, pas se faire interviewer par un frenchie qui sait même pas faire 25 mètres en papillon et qui se demande si son tendon d’Achille gauche va résister 26,2 miles dans 48 heures.

Allez si vous êtes sages je vous raconterai demain ma ballade dans le village marathon et dans la ville. Une bonne excuse pour rester tranquille dans mon apart au lieu de crapahuter dans Chicago.

Un programme chargé !

Un programme chargé !

 

 

Cet article, publié dans Non classé, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Rencontre avec une nageuse olympique

  1. nfkb (@nfkb) dit :

    Le triathlon offre de nouveaux horizons. En ce moment je préfère aller nager que d’aller courir. Je t’invite à lire ce beau texte pour percevoir l’univers de l’entrainement en natation : http://silberblog.graphz.fr/la-ligne-noire/

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s