Daniel Lieberman : un vrai paléo ?

J’ai eu le temps de lire le dernier bouquin de Lieberman pendant mes vacances. Je l’ai trouvé très intéressant et je vais essayer d’expliquer pourquoi. Il me faudra deux posts au moins parce que la matière est très dense et je cale pour continuer. Voici donc le début. 

Au risque d’irriter mes lecteurs qui ne sont pas des paléo « pur jus » (ou au contraire de les intéresser), Lieberman est un paléo … ntologue. Un prof d’Harvard dont le métier original consiste à comprendre comment fonctionnaient nos ancêtres sur la bases  de l’analyse des ossements retrouvés ici et là : une dent, une mâchoire … bref, des fossiles. Morceaux de vie figés dont on essaye de tirer les secrets, pour les scientifiques, et l’énergie pour le reste du monde …

Qui étais tu avant d'être un tas d'ossements ?

Qui étais tu avant d’être un tas d’ossements ?

J’ai beaucoup de respect et de sympathie pour cette approche. D’abord, un élément affectif: mes parents étaient profs de biologie, et j’ai grandi en Dordogne, donc des vitrines de musée avec des bouts d’os étiquetés, j’en ai vu un certain nombre !

Le maitre et l'élève :-)

Le maitre et l’élève 🙂

Il y a aussi de l’essence scientifique et darwinienne :  pour le coup ce n’est pas un livre écrit par un biochimiste, un athlète, ou un économiste, mais par un spécialiste de l’évolution de l’espèce humaine, et il en connait un rayon.

l’argument principal du livre est que la difficulté que nous avons à nous penser en tant que résultats de l’évolution est la raison principale pour laquelle nous échouons collectivement à résoudre les problèmes de santé actuels. On peut comprendre que cela me séduise : c’est exactement ce que je pense et la manière dont j’essaye de raisonner (toute immodestie mise à part). Ou dit autrement : pour quoi sommes nous adaptés ? 

Et  il n’a rien à vendre (en tout cas d’autre que son bouquin) : pas la moindre multi-vitamine en vue, ce qui est assez rafraichissant. Nulle nostalgie d’un âge d’or chasseur-cueilleur. Et on verra qu’on retrouve au fil du livre des éléments de l’orthodoxie paléo, et d’autres plus surprenants.

Un petit cours sur les bases de la sélection naturelle que je ne vais pas reprendre ici, mais auquel je trouve toujours la même élégance conceptuelle : variabilité, héritabilité, sélection. Avec la confusion fréquente, pointée ici, que l’adaptation n’est pas pour être heureux, riche, intelligent, et vivre longtemps entouré de bambins qui gambadent : juste une accumulation de caractéristiques qui ont permis, au fil du temps et dans ces circonstances parfois contradictoires, un avantage reproductif relatif par rapport à d’autres.

Je ne sais plus où j’ai lu cette métaphore : la sélection naturelle, c’est comme un match de tennis où les règles changent sans arrêt et le champion est celui qui a pu passer à travers tous les changements … mais vous voyez l’idée. en tous cas on n’est pas dans l’image d’épinal, plutôt dans la réalité du bricolage de la nature.

Comme le dit joliment Lieberman, l’évolution a fait de notre corps un « palimpseste », un rouleau de sens où la fin érode le début.

L’évolution nous a appris à coopérer, innover et communiquer, mais aussi à assassiner, mentir et tricher – et l’anxiété, le stress, le malheur sont des caractéristiques qui nous ont permis de gérer le danger … mais pas forcément notre santé mentale ou physique, dont l’évolution n’a pas grand chose à faire, à partir du moment où nous pouvons nous reproduire de manière « plus » efficace.

Et l’adaptation est une somme de compromis, liés à la variabilité du milieu dans lequel nous avons, justement, évolué.

Voici une longue ballade qui va nous amener de l’australopithèque à homo sapiens.

Les premiers frugivores …

On commence avec Toumaï ou Orrorin, il y a 6 millions d’années, et ses premières adaptations à la marche bipédique. Même si tous mes collègues ont trouvé que mes 5 fingers étaient des «monkey shoes », le pied des proto-humains n’a rien à voir avec celui d’un chimpanzé, et c’est la partie visible de l’iceberg.

Pied de singe et d'humain

Pied de singe et d’humain

 

Mes 5 fingers préférées (plus fabriquées, hélas)

Mes 5 fingers préférées (plus fabriquées, hélas)

 

Ca sert à quoi de se déplacer ? Echapper à des prédateurs et trouver de la nourriture.

Les premiers hominidés avaient une alimentation principalement à base de fruits (forte densité nutritionnelle) mais la sélection naturelle a retenu ceux qui pouvaient aussi manger des aliments plus fibreux et avec une densité nutritionnelle inférieure : racines, par exemple. Et leur capacité à se déplacer en utilisant peu d’énergie leur a conféré un sacré avantage : besoin de 3 à 4 fois moins d’énergie pour parcourir une distance donnée, par rapport à un chimpanzé. En période de disette, pas la peine de faire un dessin:  celui qui voyage le plus loin à iso énergie, rafle la mise. Et la capacité à identifier, puis digérer des aliments qui ne sont pas « de choix », également. La contrepartie (il y a toujours une) étant la perte de capacité à évoluer dans les arbres, qui étaient l’habitat d’origine de nos ancêtres.

Bipédie et capacité à se nourrir d’autre chose que de fruits : deux adaptations majeures qui ont été « poussées » par le refroidissement climatique il y a 4 à 6 millions d’années, moment où la lignée des hominidés diverge de celle des chimpanzés : ce sont les australopithèques.

Envoyez le steak !

L’adaptation majeure qui suit concerne la capacité à se nourrir d’autre chose que de fruits. N’en déplaise à Durianrider et autres vegans hardcore, se nourrir exclusivement de fruits, même si c’est possible, suppose de passer un temps considérable à mâcher et digérer. D’ailleurs  un chimpanzé passe la plupart de son temps à manger,  ce qui en laisse moins pour d’autres activités, évidemment.

Les australopithèques sont encore petits comparativement aux humains : le squelette de Lucy mesure environ un mètre et elle devait peser un peu moins de 30 kilos.

reconstitution de Lucy

reconstitution de Lucy

Avec la réduction de la quantité de fruits disponibles, et la faible teneur nutritive des feuilles, les australopithèques ont du commencer à intégrer les racines, et des bulbes et des « tuners » à leur alimentation : réserves de glucides pour la croissance de la plante, cachées sous terre pour échapper aux prédateurs animaux, mais pouvant être déterrées par des bipèdes astucieux : et apparition de l’amidon dans la nourriture proto-humaine, avec sans doute un peu de protéines de manière occasionnelle (termites, fourmis, et peut être quelques charognes de temps en temps …)

Avec le refroidissement qui continue, apparaissent les premiers « Homo ». Ils sont plus grands que les australopithèques (entre 120 et 180 centimètres).

L’alimentation uniquement à base de plantes et de racines ne fournit pas assez d’énergie (notamment pour les femelles qui ont des enfants), d’autant plus qu’elle est elle même couteuse (marche, extraction, préparation).

Les protéines font leur entrée il y a environ 2,6 millions d’années. Et avec elles, la coopération, la socialisation, le partage dans les premiers groupes (qui sont encore ceux des chasseurs cueilleurs actuels) : la famille étendue, la transmission du savoir … et la division du travail entre les hommes et les femmes. Et les premiers outils, autant pour chasser que pour traiter la nourriture : c’est plus facile de manger un morceau de viande crue si il a été coupé en petits morceaux !

Donc on voit s’amorcer de nouvelles stratégies, basées sur la densité nutritionnelle (viande, racines), le déplacement pour trouver des sources d’énergie, et le traitement des aliments avec des outils pour améliorer leur efficacité nutritionnelle. Et la coopération et le partage.

Always on the run …

Un chasseur cueilleur « moderne » marche 15 kilomètres par jour en moyenne. Les empreintes de pied d’un homo erectus d’il y a 1,5 millions d’années sont les mêmes que les miennes. L’adaptation à la marche remonte donc à un bon bout de temps ! Et ne concerne pas que les pieds : par exemple le fait d’avoir un nez comportant un conduit à 90 degrés (contrairement aux chiens ou aux chimpanzés …) permet de mieux conserver l’humidité de l’air lors de l’expiration !

Evidemment il y a aussi la course. Nous sommes des sprinters assez minables comparés à d’autres prédateurs, mais en ce qui concerne l’endurance, c’est autre chose. Notamment dans la chaleur (autant pour les recommandations d’hydratation !).

Passe moi la clé à molette, Maurice !

Compte tenu de nos faibles capacités « naturelles », comparé à d’autres animaux, la capacité à utiliser des outils a été importante. Du plus simple (lancer une pierre) à plus complexe (construire et lancer un javelot) – pour attraper les proies, puis rendre la nourriture la plus comestible possible : le cerveau prend le pouvoir …

(à suivre)

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2 commentaires pour Daniel Lieberman : un vrai paléo ?

  1. Renaud dit :

    Ah, j’ai hâte de lire la suite ! Dommage que t’ai pas posté plus tôt, ça m’aurai peut-être éviter de le lire 😉

    Tu conclus en disant que « le cerveau prend le pouvoir », et c’est effectivement un élément fondamental à plein de niveaux. En particulier, il nous déconnecte en un sens des contraintes biologiques de notre appareil digestif d’origine, puisqu’il nous permet de rendre digestible et tolérables des aliments nouveaux, auxquels on serait moins bien adapté dans leur état natif. Et cela va entraîner aussi une certaine « atrophie » de l’appareil digestif, devenant moins coûteux et libérant donc des calories pour le gouffre énergétique qu’est le cerveau…

    Un autre élément au pouvoir : notre flore intestinale. Elle joue toujours un rôle fondamental, et son étude prend de plus en plus d’importance. Un article (de blog) fort intéressant éclaire un peu le sujet, en relation avec nos préoccupations : http://ajcn.nutrition.org/content/84/6/1456.full.pdf

    La consommation de F&L est vitale pour avoir les bons « firmicutes » au détriment des mauvais « bacteroidetes », l’article le montre bien. mais dans la sphère kéto certains pensent que les végétaux pourraient être à proscrire (quasi) totalement, car néfastes… ce qui peut paraître idiot, du coup, mais ne l’est probablement pas.

    Tout est question de contexte : on sait que le gras augmente l’inflammation, notamment en favorisant l’endotoxémie, principalement imputable aux bacteroidetes… qui en plus prennent le pas sur les autres en « high fat ». MAIS ! Mais si en kéto sans végétaux ton taux de bacteroidetes double, il se peut aussi que le nombre total de bactéries soit divisé par 5 ou 10 : taux plus élevé, mais finalement population moindre ! Comme quoi, des choses en apparence contradictoires ne le sont pas nécessairement.

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