Cartes postales du Brésil

Les vacances sont un bon moment pour questionner mes habitudes culturelles (et pratiques alimentaires), puisque j’ai un peu de temps et d’énergie mentale à y consacrer. Et le brésil est un bon endroit pour ça, par la divergence énorme qu’il affiche entre un culte du corps certain (à travers les tatouages et la chirurgie esthétique, notamment) et une réalité à la plage fort différente, où il est fort difficile de trouver un corps qui aie un BMI inférieur à 25 …

Et pourtant, ils marchent !

Et pourtant, ils marchent !

Hyperactivité … alimentaire et alimentée

Je suis en famille au bord de la mer, avec des neveux, le plus jeune à 5 ans. Plutôt pêchu, il prend un petit déjeuner à base de pain, jus d’orange frais, et pannettone, gâteau italien dont les brésiliens raffolent.

Nous partons à la plage. Au Brésil, en plus du marchant de glaces occidental, on trouve une variété infinie d’offres alimentaires. Déjà, on ne met pas sa serviette n’importe où : sous un parasol de « Kioske » qui offre boissons, frites, et divers plats.

Le kiosque avant le rush (de sucre :-))

Le kiosque avant le rush (de sucre :-))

Il fait chaud, juste avant ou juste après avoir été dans l’eau, on boit : un soda pour les enfants (le produit local s’appelle du Guarana, c’est aussi sucré que du Coca, et il y a des versions light, aussi dégueulasses au goût que le Coca Zero) ou une bière pour les grands, voire une caipirinha. Si on veut se faire croire qu’on boit sain, un jus de fruits pressé : orange, kiwi, fruit de la passion, et tous les autres dont le nom est imprononçable pour un gringo comme moi.

Donc : les enfants prennent un Coca ou un Guarana, les femmes un Guarana light, les hommes une bière. Les familles les plus organisées viennent avec des glacières géantes remplies de packs de bière.

Quelques minutes plus tard, passe le marchand de cacahouètes. Hop, deux poignées de cacahouètes. Puis de noix de cajou. Pas pour aujourd’hui merci. Le stand du marchand d’épis de mais et de noix de coco fraiche nous tend les bras à quelques dizaines de mètres.

Noix de coco et Mais

Noix de coco et Mais

Mon neveu n’aime pas la noix de coco, le maïs, oui. En réalité, il préfère encore plus les frites. Mon fils aussi … Ca tombe bien, le kiosque en vend, des portions assez gargantuesques cuites dans une huile qui ne doit pas être changée très souvent et généreusement arrosées de ketchup.

On garde la frite (en l'occurrence, c'est mon fils !)

On garde la frite (en l’occurrence, c’est mon fils !)

Mais qui voit-on venir à l’horizon ? Le marchand de glace.

The ice-cream man

The ice-cream man

Impossible de résister, hop, une glace pour mes neveux. Pour nous les adultes, ça sera la brochette de fromage cuit sur un barbecue portatif, un peu caoutchouteux mais ce sont les vacances.

Brochette de fromage

Brochette de fromage

Il y a aussi des vendeurs d’espèces de chips de mais et autre extrudés de céréales, de crevettes, de raspadinhas qui sont des jus de fruits concentrés, et je crois que j’ai à peu près fait le tour.

Quand il est temps de rentrer à la maison pour déjeuner, mon neveu a bu deux canettes,  mangé une ou deux glaces, et une portion de frites.

On passe à table. On retrouve les mêmes sodas, le légume c’est du riz, des haricots saupoudrés de mini-pommes allumettes, et il y a de la viande ou du poisson.

Evidemment, le repas est difficile et on entre dans des négociations bilatérales dignes d’un accord anti-nucléaire : comme il n’a absolument pas faim, ce qui est assez compréhensible, ça discute dur : prend 3 fourchetées de viande et mamie sera contente, OK pour ne pas finir ton riz et si tu veux du dessert prends en une de plus, etc.

Je présente les choses de manière un peu crue (pun intended) et caricaturale parce que maintenant j’y suis très sensible, que j’ai moi même fait un peu la même chose avec mes enfants, et que j’ai quelques souvenirs très pénibles, étant enfant, de ma mère me laissant planté devant mon assiette de légumes jusqu’à ce que je termine … et en même temps des tartines « pain beurre sucre » que je mangeais pour goûter.

Si on prend un peu de recul : on sur-stimule les enfants avec de la nourriture pour laquelle ils ont une attirance instinctive (sucré salé) à un moment où leurs capacités d’auto-contrôle sont encore très limitées (le cortex préfrontal finit son développement après l’adolescence). A partir du moment où ils comprennent que c’est disponible à gogo, ils n’ont de cesse de le réclamer, et la nourriture qui est vraiment bonne pour eux devient objet de négociation, voire de dégoût. Et comme par ailleurs il y a une pression sociale pour favoriser ces aliments (un enfant américain moyen voit 4.400 pubs pour de la nourriture entre 2 et 7 ans contre 164 pour faire du sport et avoir une alimentation saine – Source Lieberman), le combat est assez inégal.

Quelle solution ? J’ai envie de dire que quand on a vraiment faim on mange de tout (pensez au morceau de fromage un peu rassis lors d’une pause dans une randonnée en montagne ou le bête quartier de pomme à le fin d’une course). Mais quel parent peut affamer ses enfants pour améliorer leur équilibre nutritionnel dans une société qui pousse à fond dans la direction opposée ?

Body-building

Une autre cousine vient passer quelques jours avec une copine. L’an dernier elle était à fond dans le sport, elle m’avait même donné un cours de cross-fit, mais elle n’est plus dans ce trip là, et comme ce sont les vacances, c’est plutôt gros petit-déj et bière sur la plage. Elle reprendra le sport à la rentrée, comme une contrainte de plus à ajouter à son quotidien. Moi aussi des fois je raisonne comme ça – le sport comme  contrainte de plus à intégrer dans un quotidien déjà stressant, alors que ce devrait être exactement le contraire.

La copine, c’est autre chose. Propriétaire d’un club de gym, elle se prépare pour une compète de body-building, et nous sortons du moule brésilien classique ! Elle arrive avec tous ses plats préparés, qui sont classiquement des protéines en poudres diverses et quelques glucides. Pas une goutte d’alcool évidemment.

Où trouve t’elle cette énergie tranquille pour avoir une alimentation aussi « fonctionnelle » sans que son cerveau limbique hurle « sucre ! sucre ! sucre ! », je ne sais pas. C’est aussi son métier : son corps est sa meilleure publicité pour ses clients.  Dans ce cas la planification rationnelle peut prendre le pas sur l’instinct. Avec sans doute aussi une bonne dose de narcissisme : le bikini brésilien est assez impitoyable pour la cellulite fessière, et le regard des mâles, bière à la main, sur son passage vaut son pesant de blanc d’oeuf en poudre. J’aurais bien aimé faire un petit jogging avec elle histoire de me la péter un peu mais ma propre déchirure fessière d’aponévrose aura raison de ma névrose … narcissique.

Ceci dit le lendemain matin au petit déj elle se fera discrètement une injection d’hormone de croissance. Indispensable pour « sécher » suffisamment, parait-il. J’avais été assez atterré en lisant « 4 hour body » de Tim Ferriss, sur la pharmacopée des body builders et en me baladant sur quelques forums de musculation (insuline, testosterone, hormone de croissance et j’en passe), là j’en ai une image ordinaire, d’une jolie jeune femme qui se shoote pour espérer gagner un concours … manipuler sa chimie ou être manipulé par sa chimie, où est le juste milieu ? Et je viens bien d’acheter des MCT et des esters de cétones pour voir l’effet que cela peut me faire, alors qui suis-je pour juger ?

Comme pour beaucoup d’autres choses, notre cerveau a tendance à sur-pondérer les bénéfices immédiats par rapport aux inconvénients à long-terme, ce qui a été un avantage évolutionnaire (évolutionniste ? Décidément j’ai bien du mal avec ce mot en français, y a t’il un grammairien dans la salle ???) évident en période d’incertitude importante comme ce qu’ont connu nos ancêtres. Nous ne sommes pas si bons en calculs de probabilités. Sinon personne ne jouerai au loto.

Coucher de soleil tranquille

Coucher de soleil tranquille. Oui, je sais, vous auriez préféré une photo de la copine body buildée. Too bad.

Pizza-a-go-go

Fête familiale hier soir, une trentaine de personnes entre 2 et 70 ans. Nos hôtes qui ont une jolie maison dans un « condo » ont comme beaucoup de brésiliens une cuisine d’été, où en plus du barbecue traditionnel ils ont construit un vrai four à pizza. Le principe de la soirée, très conviviale, est de faire plein de pizzas différentes. Ils ont précuit 40 ou 50 pizzas, on met une garniture dessus, 2 minutes au four, et hop, c’est bon pour être servi. C’est super sympa.

Pas de légumes : c’est moins intéressant de croquer des morceaux de céleri ou de carotte crue qu’une tranche de pizza qui sort du four ! Bière, sodas. C’est une tradition, ils font ça deux ou trois par mois. La pizza avec de la rouquette a assez peu de succès … et le dessert, en plus de la glace et des gâteaux au chocolat, sera une pizza à la banane généreusement arrosée de lait concentré sucré.

Il y a dans la famille plusieurs diabétiques, une étiologie de problèmes cardiaques, et globalement tous les hommes ont une dose de graisse viscérale qui augmente régulièrement avec l’âge. Qu’importe, on prend des statines, divers autre médicaments et cela permet de profiter « tranquillement » de ce moment convivial.

Au final nous aurons mangé 0,8 pizza par personne. Je ne sais pas combien quelle quantité de boisson. Si je base sur mes références de diners en France, probablement entre 1 et 1,5 litre de bière ou soda par adulte. Je peux moi même facilement descendre 1,5 litre de bière dans une soirée.

Le regroupement humain se fait souvent autour de la nourriture : je défonce une porte grande ouverte là, je sais. Je pense juste que c’est très archaïque. Pensant à nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, dont l’intelligence et le sens social s’est forgé autour de la chasse et de stratégies de partage, indispensables notamment pour pouvoir élever les enfants, très coûteux en énergie, ils devaient effectivement faire la fête autour du feu lorsqu’il y avait de la nourriture en abondance. Et plus proche de nous, les fêtes paysannes avec le cochon qu’on égorge ou la fin de la récolte des céréales : le soulagement de penser qu’on a quelques réserves, que ce soit dans le silo à blé … ou dans le derme.

J’essaye de pointer deux choses : d’abord, le caractère pathogène de la bombance  quasi permanente, alors qu’à l’origine elle est exceptionnelle. Et que notre aveuglement collectif par rapport à ça se paye par des maladies nouvelles et un cout social faramineux (un autre post sur le sujet bientôt). L’entretien du corps a été une nécessité jusqu’à la révolution industrielle, parce que la capacité physique était facteur de survie et sans doute une élément important dans la compétition sexuelle. Ca ne l’est plus, donc pourquoi s’emmerder ? Pourtant le plaisir d’être physiquement actif est au moins aussi instinctif et ancestral que celui de manger salé sucré. Qu’est-ce qui fait que l’un prend le pas sur l’autre pour beaucoup de gens ? Triomphe de la culture sur la nature ? Même si c’est une victoire à la Pyrrhus ?

Pour autant, une autre chose qui m’a frappé hier soir est que personne ne fumait. Et je suis sur qu’ils étaient tous fumeurs il y a 20 ou 30 ans. Donc : il y a eu prise de conscience collective de la toxicité de la cigarette qui a pu influencer massivement des comportements individuels. Est-ce plus facile pour la cigarette parce que ce n’est pas un comportement « instinctif » ou parce que le corps médical est beaucoup plus formel sur le sujet ?

Il y a aussi tous les produits light. Pour avoir bu une gorgée de Coca Zero après une gorgée de Coca « classic » l’autre jour, c’est objectivement infâme et le gout de l’aspartame me reste en bouche pendant au moins 1/4 d’heure. Ma femme en boit tous les jours « et ne sent pas la différence ». Là encore, il y a volonté consciente de « bien faire » qui arrive à annuler la perception objective du goût, ce qui est quand même fort de café, si j’ose dire !

Autrement dit : il y a de l’espoir 🙂

Je continuerai ma réflexion sur le sujet dans un prochain post. Le bouquin de Lieberman que je viens de finir m’a ouvert quelques perspectives, notamment sur la problématique de santé publique.  Et l’intoxication alimentaire d’origine inconnue qui m’a filé une fièvre de cheval pendant deux jours et plus de temps que je l’aurais souhaité en position assise, aussi 🙂

Je me demande ce que vous en pensez, vous ?

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5 commentaires pour Cartes postales du Brésil

  1. Sergio dit :

    A ‘spot-on’ reflection upon a number of habits that make Brazilians so identifiable abroad. As for the question risen concerning the culture of ‘food abundance’ and ‘large family groupings around numerous daily feasts’ in Brazil, I would tend to think that it i closely correlated with the geographical space Brazil as a country occupies. In the time of portuguese settlement, the territory of Brazil (in contrast to the rest of spaniard colonised LatAm) was strategically chosen and set aside, not for its riches in minerals but for its land. A land which knew no ends, no limits, no boundaries (abundance in every way).There is a Brazilian joke at the expense of their colonisers suggesting Brazil would be way better off now if a smarter people had colonised them given that they had randomly stumbled upon a land on which anything could grow. When we think that at that time (before refrigerants) anything (Sugar: Main export Sugar Cane) that could give a better taste to European food was worth it’s weight in gold, it is not too surprising how ‘Sweet’ (Pun intended 🙂 ) Brazil is as a country.

  2. benberg dit :

    « research studies suggest that artificial sweeteners may contribute to weight gain.  » — The Yale Journal of Biology and Medicine 2010 (http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2892765/)

  3. Grégo dit :

    Les photos sont superbes. Mais tu as omis de mettre la photo de la copine de ta cousine !!

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