Science, sport, médecine et scepticisme … part 1

Vivant en ma propre compagnie depuis plus d’1/2 siècle, je commence à me connaître un peu. Je me suis remarqué une tendance à l’inflammation pour telle ou telle thématique, en général éloignée de la pensée dominante de ma « tribu sociale » ; c’est ce que je raconte dans mon premier post.

Cela ne m’empêche pas d’avoir une pensée critique – c’est aussi une de mes caractéristiques. J’analyse, je confronte, je doute, puis me rends compte que ce qui m’apparaissait comme une évidence à moment donné me semble totalement absurde quelques années plus tard.

Pas choquant en soi : une des choses que j’ai apprises de la démarche scientifique, c’est que la vérité d’aujourd’hui est l’absurdité de demain. D’ailleurs c’est plutôt dans le sens inverse que ça fonctionne : les innovateurs sont toujours d’abord perçus par leurs pairs ou par la société en général comme des fous, des mythomanes, avant que l’accumulation de preuves ne permettent à la nouvelle théorie de devenir acceptée, dominante, et utilisée …  la vérité est relative et très mouvante.

Pour autant, nous avons une tendance forte à nous fondre dans la pensée dominante – peu surs que nous sommes de nos propres dispositifs cognitifs. Tout le monde connaît l’expérience de « l’orange bleue »,  où le pauvre cobaye pense assez rapidement qu’il est devenu daltonien parce que tous les comparses autour de lui disent que l’orange (qui est orange) est bleue.  C’est l’approche consensuelle : si une masse de gens pensent x, c’est que x doit être vrai.  Et puis, même si ce n’est pas vrai , ça rassure de tous penser la même chose. Bon en recherchant sur Internet, ça ne parle pas d’oranges, mais vous voyez l’idée ici.

Mais si il n’y avait pas des gens qui essayent de penser y quand tout le monde pense x, nous serions sans doute encore en train d’adorer le dieu soleil et de faire des offrandes au dieu de la rivière pour que le récoltes soient bonnes et les femelles fécondes.

Essayons un peu de ne pas nous fondre dans la pensée dominante : toute la difficulté est de se frayer un chemin entre être critique vis à vis de ce qui nous entoure,  identifier ce qui peut être une vraie future bonne théorie, ou une fumisterie. .. ou une arnaque, la crédulité des uns n’ayant d’égal que le cynisme des autres.

On peut aussi prendre une posture de type « tout est de la croyance, la science comme le reste, donc tout se vaut et la réalité n’existe pas » mais c’est un argument que je réfute – sur le  fait de la quantité de connaissance accumulée par l’espèce humaine depuis qu’elle existe – et son accélération exponentielle.  Même si la réalité reste subjectivement liée à qui l’observe, mais là on est dans le champ de la philosophie.

Plusieurs de mes lectures récentes me renvoient à ce type de réflexion.  Et m’amènent à me questionner sur mes propres évidences, dans des domaines où je suis relativement compétent (sport et entrainement) ou pas du tout (médecine).  

OK on parle de sport dans ce post, un peu ?

J’ai lu « Which comes first – cardio or weights » et « The first 20 minutes », deux bouquins qui résument toutes les études récentes (genre des 20 dernières années) sur le sport et la physiologie. C’est intéressant, un peu répétitif, surtout que les deux livres se ressemblent, mais c’est bien d’avoir une synthèse, et puis comme je les ai achetés, il fallait bien que je les lise. 🙂

On y voit justement que la pensée physiologique et sportive a énormément changé ces dernières années, à grand coup d’études et de découvertes, et surtout, comment elle se construit et qu’est-ce qui la fait changer.

Exemples choisis.

Un thème qui m’est cher :  sport et vieillissement.

Jusqu’il y a quelques années, la sarcopénie était une phénomène normal, les os qui se fragilisent aussi, et comme dirait ma maman « il faut économiser le corps parce que les cellules de cartilage ne se renouvellent pas, les neurones non plus, etc. ». Vision mécaniste du corps, logique : nous savons que la durée de vie du corps humain est finie, nous sommes entourés d’objets à obsolescence programmée,  et il suffit de se regarder dans le miroir le matin pour voir l’effet irréversible de la pesanteur et du manque de collagène.

Les études montraient donc que les papys de 70 ans avaient en général du mal à lever des haltères. Sauf que … l’étude avait été faite sur des personnes sédentaires, pas forcément volontairement, d’ailleurs. Le sport après 60 ans est un phénomène récent – d’ailleurs le sport de masse et la sédentarisation massive dans les sociétés riches sont des phénomènes récents. Le sport était totalement hors des schémas mentaux de mes grands parents, un truc de riches (et c’est vrai, qui faisait du jogging dans l’entre deux guerres ?), et pour mes parents, à peine moins.

Quand on fait une étude de cohorte sur des marathoniens sur une durée de 30 ans, et qu’on les suit jusqu’à 70 ans, on se rend compte maintenant que c’est le contraire qui se passe et que c’est l’exercice physique qui permet de réduire la sarcopénie, qui rend les os plus solides, et qui réduit l’arthrose, même des genoux ! Qui aurait dit cela il y a 30 ans serait passée pour un doux dingue.

Encore plus fort sur ce thème, une étude faite avec des souris « génétiquement modifiées» pour vieillir très rapidement,  par mutation des mitochondries. Divisées en deux groupes, un qui fait du sport (3 heures de jogging par semaine dans un truc à roulettes), l’autre pas. Celles qui ne font pas de sport, comme prévu, décatissent à vitesse grand V. Les autres, non. Et au bout d’un an, aucune n’est morte, alors que toutes les autres le sont) – et elles ont même réussi à fabriquer des mitochondries supplémentaires.

Les souris et les rats sont des cobayes (si j’ose dire) très appréciés des chercheurs en physiologie sportive. Une équipe de recherche brésilienne a même lesté la queue des rats en les faisant monter à des échelles pour faire l’équivalent d’un travail de musculation en résistance ! Au bout de 6 semaines, non seulement ils avaient développé des gros mollets … mais surtout étaient devenus plus habiles sur des exercices d’intelligence.  Autant pour le mythe du costaud crétin (qui a longtemps fait partie de mes certitudes !)

Bref, pour limiter les ravages du temps, c’est bien de faire du sport, notamment d’endurance (mais la musculation ça marche aussi, le mieux étant un mix des deux).  Le sport a une influence considérable sur le fonctionnement du cerveau, parce que le cerveau est l’organe qui contrôle le mouvement … mais aussi parce que l’exercice stimule la fabrication de nouveaux neurones. Encore une « vérité » qui s’avère fausse : on pensait que le nombre de neurones est fini et décroit avec l’âge, et en fait le cerveau contient des cellules souches qui peuvent fabriquer des nouveaux neurones, à tout âge, même avancé. Et le meilleur stimulant, c’est de bouger. C’est pas « born to run », c’est « born to move » !

On voit bien sur ce sujet du vieillissement comment le « consensus » évolue avec le temps, et est actuellement assez diamétralement opposé à ce qu’on pensait il y a quelques (dizaines d’)années.

Un autre sujet intéressant : l’hydratation. Je recommande à ce sujet de lire aussi «Waterlogged » de Tim Noakes qu’il faudrait que j’interviewe un ces jours si j’y arrive, ce type est passionnant.

Quand le marathon est encore un sport confidentiel (En 1976, il y avait moins de 250 personnes inscrites au Marathon de Paris, aujourd’hui 45.000), la règle pour l’hydratation est « celui qui a besoin de boire pendant la course, n’est pas un vrai coureur ».  Massification du sport, création du Gatorade dans les années 70 qui invente littéralement le business des boissons sportives, et  finance des études d’athlètes dont on prend la température rectale en fin de course pour voir si ils sont en risque d’hyperthermie… Nouvelle règle : « buvez autant que vous pouvez, et si possible avant d’avoir soif ». Si vous perdez plus de 3% de votre masse (dans mon cas : 2 kilos, disons 1,5 litre de sueur, le reste étant du glycogène – une heure de course rapide) vous êtes en danger et votre performance va en souffrir. OK, pourquoi pas, c’est d’ailleurs une règle que je vais appliquer consciencieusement pendant plusieurs années.

10 ans plus tard, quelle est la cause de mort la plus courante sur marathon ?

L’hyponatrémie : un excès d’eau dans l’organisme, provoqué par une hydratation trop élevée, qui réduit la concentration en sodium du plasma, provoque une dilatation du cerveau et la mort. On a oublié qu’un athlète de niveau international court un marathon en moins de 2 :30 (souvent quasi sans rien boire d’ailleurs, et en perdant jusqu’à 8% de sa masse totale !!!) et qu’un coureur lambda en 4, voire 5 heures, ce qui peut l’amener à boire des quantités faramineuses d’eau.

Moralité, maintenant je ne bois quasiment plus, ni en entrainement ni en compétition (rien si je cours moins de 2 heures),  et je sais aussi que le pire qui peut m’arriver c’est d’avoir un gros coup de pompe – régulation du cerveau qui oblige à arrêter l’effort en cours en cas d’hyperthermie, justement.

Un troisième sujet où là aussi le consensus change du tout au tout : les étirements.  Combien de fois j’ai lu et entendu : « il faut s’étirer statiquement avant et après la course, l’étirement permet d’évacuer l’acide lactique après la course et prépare le muscle avant, … » et je vois toujours des coureurs s’étirer consciencieusement avant et après une course, y compris mes amis osthéopathes.

Là encore, études à l’appui (si j’ose dire …), les étirements statiques ne servent à rien, au mieux, et sont contre-productifs, au pire. Augmenter la plage de fonctionnement d’un muscle au delà de ce qu’il va faire pendant l’exercice perturbe les schémas moteurs. Par ailleurs, le système musculo-tendineux fonctionne comme un ressort, notamment pendant la course. Tout ceux qui se souviennent de leurs cours de physique de première savent que plus un ressort est raide, plus il renvoie l’énergie efficacement.

Donc : échauffement dynamique : oui. Etirements statiques : nada.  Pour m’être étiré pendant des années et toujours eu des tendinites d’Achille à répétition, je peux confirmer de mon expérience personnelle que ça ne sert à rien. Je ne m’étire plus, et je n’ai plus de tendinites (et j’ai aussi changé beaucoup d’autres choses, dont ma posture, j’en reparlerai ailleurs).

Un autre sujet intéressant : les anti-oxydants. Depuis 10 ou 15 ans, on nous explique que les réactions chimiques dans les mitochondries fabriquent des radicaux libres (en anglais : ROS, Reactive Oxygen Species) qui ont la fâcheuse manie de réagir avec tout ce qu’ils touchent, par exemple les membranes des cellules, et de les détruire.  Et plus on fabrique d’énergie, plus on génère de radicaux libres, donc le sportif, pour se protéger, doit prendre des antioxydants.  Moi j’ai tout essayé : jus de grenade, acai, baies de Goji (ouah ! 10.000 fois plus anti oxydant que de la vitamine C !).

Des études récentes qui comparent la réaction de deux groupes de sportifs soumis au même protocole, un qui prend des antioxydants, l’autre non, indiquent que la prise externe, efficace sur une courte durée, inhibe ensuite la production d’antioxydants par les cellules du corps humain, et sur la durée a un effet négatif.

C’est une bonne nouvelle, les baies de Goji ça coute une fortune … mais il y a des business entiers qui se sont montés sur la vente de jus de grenade par correspondance et qui ont l’air d’être juteux, si j’ose dire (oui, les jeux de mots faciles, je ne peux pas les éviter) …

Mon cher Mark Sisson lui même nous vend des comprimés censés nous protéger de tout et n’importe quoi.

Bon, bon mais tout va bien alors ? Paléophil continue à tisser sa pelote sportive et à se construire son petit consensus scientifico-sportif perso ?

Oui, oui, tout va bien. Je réalise juste que tout ce que je pensais sur la course  et l’entrainement il y a 10 ans, et que je professais doctement, je le considère comme totalement faux aujourd’hui.  Ca me rend forcément modeste sur ce que je vais professer dans … 10 ans !

Et je ne parle pas de la foulée et des chaussures, où là aussi, et moi et le consensus ont changé du tout au tout. Notamment sur la base d’études d’impact faites par le professeur Liebermann à Harvard, qui auraient été financées par … Vibram (celles dont on parle dans Born to Run).

Maintenant on va rentrer un peu plus dans le dur : la médecine. Mais je vais vous laisser méditer là dessus en attendant …

(à suivre)

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